Cyclisme : « Il n’y a rien de fait contre le racisme, ni déclaration ni réforme », s’inquiète Kévin Réza

INTERVIEW DU LUNDI Le coureur de B&B Hotels p/b KTM réagit aux attaques, notamment racistes, dont a été victime Nacer Bouhanni sur les réseaux sociaux

Propos recueillis par Nicolas Stival

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Kévin Réza le 20 septembre 2020, avant la dernière étape du Tour de France entre Mantes-la-Jolie et Paris.
Kévin Réza le 20 septembre 2020, avant la dernière étape du Tour de France entre Mantes-la-Jolie et Paris. — Marco Bertorello / AP / Sipa
  • Comme chaque lundi, 20 minutes donne la parole à un acteur ou une actrice du sport qui fait l'actu du moment. Cette semaine, place à Kevin Réza.
  • Né à Versailles, d’origine guadeloupéenne, Kévin Réza est l’un des rares Noirs dans le cyclisme, très majoritairement blanc.
  • S’il assure que son sport n’est pas raciste, le coureur de B&B Hotels p/b KTM regrette une trop lente évolution des comportements.
  • Réza, victime d’incidents racistes en 2014 et 2017, revient sur la situation dont est victime Nacer Bouhanni, menacé et injurié sur les réseaux sociaux.

Un sprint houleux qui a viré à la tourmente sur les réseaux sociaux. Nacer Bouhanni a été victime d’insultes racistes sur les réseaux sociaux après avoir tassé le Britannique Jake Stewart le 28 mars lors de la course Cholet-Pays de Loire. Dans cette affaire, le sprinteur de l’équipe Arkea-Samsic a pu compter sur le soutien de Kévin Réza. L’un des rares coureurs noirs du peloton avait déjà pris la parole sur le sujet des discriminations l’été dernier, lors du Tour de France 2020, auprès de médias britanniques et américains.

Jeudi soir, avant de prendre l’avion pour partir disputer le Tour de Turquie avec sa formation B & B Hotels p/b KTM, il a accepté d’en reparler à 20 Minutes au téléphone. Même si le Francilien d’origine guadeloupéenne (32 ans), ciblé par des incidents racistes sur la Grande Boucle en 2014 puis sur le Tour de Romandie 2017, ne veut pas d’un rôle de porte-parole : « A moi tout seul, je ne pourrai pas changer quoi que ce soit », prévient-il.

Comment réagissez-vous aux insultes racistes reçues par Nacer Bouhanni ?

Je trouve ça injuste. Les gens mélangent tout. Ce sont des réactions disproportionnées par rapport à ce que Nacer a pu faire dans le sprint. J’ai l’impression de voir les réactions de supporteurs de football à un manque d’ambition de leur équipe. Ça n’a aucun sens.

Les réactions n’ont rien à voir avec l’incident de base…

Peut-être que les médias ne contribuent pas à calmer la folie de certaines personnes, et que ça accentue ce phénomène. Les gens qui lisent les gros titres ou les réactions de certains journalistes vont réagir à ce que ces titres ont mis en évidence et ils ne vont pas se faire leur propre idée sur un fait de course.

Peut-être que Nacer a mauvaise réputation dans le cyclisme. C’est un personnage du vélo. On l’aime ou on ne l’aime pas, mais on le prend comme il est. C’est un très bon ami. Nous sommes passés pro la même année. Je peux comprendre ce qu’il vit actuellement, même si je ne l’ai pas vécu à cette échelle. Recevoir des insultes, des menaces sur les réseaux sociaux, ça ne m’est jamais arrivé.

Kévin Reza lors de la course Cholet-Pays de la Loire, le 28 mars 2021, marquée par un sprint houleux.
Kévin Reza lors de la course Cholet-Pays de la Loire, le 28 mars 2021, marquée par un sprint houleux. - B&B Hotels p/b KTM

En avez-vous parlé avec lui ?

Oui, on a échangé. Je fais partie de ses soutiens. Encore une fois, ce qui s’est passé en course et les insultes qu’il reçoit, ce sont deux choses différentes. Il ne faut pas tout mélanger. Il reste un être humain, il a le droit d’être traité comme tout le monde. Ce n’est pas acceptable de recevoir ce type d’injures.

Est-ce que cet événement a ravivé chez vous de souvenirs douloureux ?

Des mésaventures, j’en ai vécu, je vis avec depuis tout petit. J’essaie de relativiser. Je prends de l’âge. Des souvenirs ancrés en moi sont remontés mais j’essaie d’avancer. Même si c’est chiant.

Voici quelques mois, vous disiez que le cyclisme avait beaucoup à apprendre sur le racisme. Y a-t-il eu une libération de la parole dans la foulée du mouvement Black Lives Matters ?

Dans le cyclisme, on ne prend pas les devants pour faire changer les choses. On attend toujours un drame ou ce type de phénomène pour essayer de bousculer les choses. Et encore, on a du mal à les bousculer… Le jour où notre Fédération (l’UCI) prendra les devants, ce n’est pas demain la veille.

Le cyclisme reste un sport très conservateur…

Oui. Depuis le dernier Tour de France et mes déclarations, il n’y a pas grand-chose qui a bougé. La Fédération française (FFC) m’a contacté pour être le parrain d’un projet qui consiste à faire de la prévention auprès des jeunes Espoirs. Ils doivent faire attention aux réseaux sociaux, être sensibilisé aux discriminations sexistes et raciales, pour se préparer à ce qui sera leur futur métier, si tout se passe bien pour eux. C’est une bonne chose. La FFC prend les devants, mais au niveau au-dessus, à l’UCI, il n’y a rien de fait, ni déclaration, ni réforme. Aujourd’hui, on parle de Nacer. Demain, ce sera qui ? Leur politique est difficile à comprendre.

Qu’en disent vos coéquipiers et vos collègues, qui sont blancs ? Vous leur reprochiez l’été dernier de ne pas suivre l’actualité. Est-ce que cela a évolué ?

Non, pas spécialement. Il y a en qui se concentrent sur eux-mêmes, ils ne voient pas trop ce qui se passe dans le monde. Je suis coureur cycliste, je n’ai pas envie de me disperser à faire des réunions de dialogue pour expliquer que George Floyd s’est fait tuer aux Etats-Unis, qu’il y a des rassemblements partout en France contre les discriminations et le racisme. Certains sont forts pour regarder les réseaux sociaux, mais c’est simple de s’informer, de voir ce qu’il se passe autour de soi.

Vous dites vivre avec ces « mésaventures » depuis tout petit…

J’ai grandi en région parisienne, près de la Défense, dans un environnement mixte. Mais entre enfants, à l’école, on est très méchants, avec des paroles dont on ne saisit pas la portée quand on a six ou sept ans. Depuis tout jeune, j’ai connu le racisme. J’ai grandi avec, mais ça n’a pas été un phénomène constant.

Dans le cyclisme, c’est toujours surprenant d’avoir un enfant noir sur un vélo qui réussit. J’ai commencé à 4 ans, j’étais assez doué. On regardait plus particulièrement mes performances. Mais je n’ai pas eu d’histoire à l’école de vélo, ni dans les catégories juniors ou espoirs. La première histoire, je l’ai eue chez les pros en 2014 (Jean-René Bernaudeau, manager d’Europcar chez qui courait alors Réza, avait accusé le Suisse Michael Albasini de l’avoir traité de « sale nègre », ce qu’Albasini avait nié ; en 2017, l’Italien Gianni Moscon avait été suspendu six semaines par son équipe Sky après des propos racistes contre Réza).

Les insultes que vous avez subies en 2014 et 2017, ça peut toujours se reproduire aujourd’hui sans réaction de l’UCI, d’après vous ?

Malheureusement, le seul exemple que je pourrais donner, c’est l’histoire de Nacer qui est en cours. Je ne voudrais pas qu’on attende une autre histoire pour que l’UCI bouge, qu’elle mette des choses en place. Quand j’ai eu mes pépins en 2014 et 2017, je n’ai pas eu de nouvelles de l’UCI. Je ne vais pas réfléchir à leur place. Ils sont en poste pour se pencher sur ce genre de problématiques.

A propos du Tour 2014, vous disiez qu’à l’époque vous étiez très jeune, que vous aviez préféré vous concentrer sur la course. Si ça se passe de nouveau, réagirez-vous de la même façon ?

Pas du tout. A l’époque, je n’avais pas les reins assez solides pour assumer tout ça. Mais aujourd’hui, je ne laisserai pas passer quoi que ce soit. Dieu merci, c’est très rare dans le milieu, en tout cas me concernant. Je ne sais pas si ça s’est passé avec d’autres coureurs noirs. Ça fait 11 ans que je suis coureur pro, j’ai eu deux histoires de la sorte. Ce n’est pas un milieu raciste.

Dans le peloton, y a-t-il malgré tout des coureurs que vous cherchez à éviter ?

Non. On parle d’une minorité, de gens idiots qui ne réfléchissent pas avant de parler. C’est comme dans un stade de foot. Ce n’est pas tout le public qui est raciste, c’est un petit nombre. Mais ça fait du bruit.

Justement avec le public, avez-vous déjà eu des soucis de ce genre avec le public des courses ?

Non plus. Les spectateurs sont en général là pour m’encourager et le font très bien.

Avez-vous ressenti une évolution des comportements depuis que vous avez commencé votre carrière ?

Si évolution il y a eu, c’est depuis un an. En 2020, il y a le drame que l’on connaît aux Etats-Unis. Ça a fait beaucoup de bruit. J’ai été interviewé sur le Tour de France. Les gens ont pris conscience que le phénomène était présent, j’en suis persuadé. Mais il n’y a pas eu trop de réaction

Le cyclisme s’internationalise de plus en plus, tant pour les courses que chez les coureurs. Cela peut contribuer à une ouverture d’esprit, non ?

Oui. Il y a de plus en plus de coureurs africains, d’Erythrée, d’Ethiopie ou encore d’Afrique du Sud. C’est une bonne chose qu’ils puissent se montrer au niveau pro. Ça fait partie de l’avancée normale du sport. On arrive à faire du vélo partout dans le monde. C’est aussi une bonne chose que l’Afrique ouvre ses portes aux compétitions.

Êtes-vous optimistes pour l’avenir ?

Ça va évoluer. Dans un sport aussi populaire que le foot, la FFF met des choses en place contre le racisme, des sanctions. Je garde espoir pour que d’autres sports comme le cyclisme fassent la même chose, avant même que j’arrête ma carrière et pour la génération à venir.