Pourquoi Tiger Woods fascine autant l'Amérique

PORTRAIT De la gloire aux scandales, l'icône du golf, grièvement blessée aux jambes dans un accident de voiture mardi, a vécu sous la lumière des projecteurs depuis son enfance

Philippe Berry
Tiger Woods lors de sa victoire au Masters d'Augusta, le 14 avril 2019.
Tiger Woods lors de sa victoire au Masters d'Augusta, le 14 avril 2019. — Atlanta Journal-Constitution/TNS/SIPA

De notre correspondant aux Etats-Unis,

Douze ans après le scandale de son adultère et un mystérieux accident de voiture, rien n’a changé : quand Tiger Woods vacille, la machine médiatique américaine s’emballe. L’accident de la route du superchampion de golf, qui lui a valu plusieurs fractures ouvertes à la jambe droite, une tige métallique dans le tibia et des vis dans la cheville, a fait sans surprise la une des tabloïds ce mercredi, mais aussi celle de presque tous les quotidiens nationaux. Hélicoptères de télé sur les lieux du crash, potins de TMZ, conférence de presse du shérif de Los Angeles sous les flashs qui crépitent… On se croirait revenu en 2009 – les révélations sur ses infidélités en moins. Tiger Woods a beau demander à tout le monde de « respecter [sa] vie privée », l’Amérique en redemande. Depuis plus de quarante ans.

Il faut dire que « les Américains ont le sentiment de l’avoir vu grandir devant les caméras depuis qu’il a deux ans », explique Albert Chen, ex-journaliste de Sports Illustrated. Et le coprésentateur du podcast All American, qui a consacré sa première saison au Tigre, d’ajouter : « Il a fait plus que transformer le golf. Il est devenu le golf. »


« The chosen one »

Son père, Earl, le présente en effet au monde en 1978 sur le plateau du Mike Douglas Show, face au comique Bob Hope. Tiger a des grands yeux, un mini-short et déjà un gros swing. Au lycée puis à la fac, le prodige bat tous les records de précocité en amateur et passe pro en 1996, à seulement 20 ans. Nike lui offre aussitôt un contrat de 40 millions de dollars sur cinq ans. Du jamais vu dans le golf, encore moins à cet âge. Une semaine plus tard, l’équipementier achète trois pages dans le Wall Street Journal.


Pour le contexte, les chiffres font référence au nombre de coups pour finir un parcours de 18 trous. Un bon amateur adulte se situe autour de 80. Et jusqu’en 1990, il existait encore des country club privés accueillant des tournois professionnels du circuit PGA qui n’acceptaient que des membres blancs, notamment dans l’Alabama. Dans la pub, une photo de Tiger enfant accompagne ce texte puissant :

« Hello world. Je shootais dans les 70s à 8 ans. Je shootais dans les 60s à 12 ans. Hello world. J’ai participé au Masters à 19 ans. Hello world. Il y a encore des parcours aux Etats-Unis où je n’ai pas le droit de jouer à cause de la couleur de ma peau. Hello world. J’ai entendu dire que je n’étais pas prêt pour toi. Es-tu prêt pour moi ? »

Earl Woods, un ancien lieutenant-colonel de l’armée américaine, surfe sur la vague et décide de faire de son fils une figure messianique qui va mettre fin au racisme et unifier les peuples. Il l’assure à Sports Illustrated, Tiger, union d’un père afro-américain et d’une mère thaïlandaise, sera « le pont entre l’Est et l’Ouest. Il est le Chosen one [l’élu]. Il aura la capacité d’influencer les nations. Le monde découvre seulement son pouvoir. » Un fardeau difficile à porter quand on n’a même pas l’âge de commander une bière.

Le mirage d’une Amérique « post-raciale »

Ses pouvoirs se révèlent pourtant bien magiques, au moins sur le green. Dès 1997, Tiger Woods remporte le Masters d’Augusta. Un record, à tout juste 21 ans. Mais il se cherche encore une identité et il doit le faire devant des millions de téléspectateurs, notamment face à la fameuse Oprah Winfrey, qui fait de lui « l’American son », le fils multi-ethnique de l’Amérique. « Comment est-ce que vous vous qualifiez. Afro-Américain ? », lui demande la grande prêtresse du petit écran. Tiger insiste, il est « humain ». Maladroitement, il raconte que quand il était plus jeune, il avait inventé l’acronyme « cablinasian » (Caucasian, Black, American Indian, Asian, soit blanc, noir, amérindien et asiatique) pour se décrire, d’après les origines de tous ses grands-parents. Earl tente de l’aider et explique que son fils appartient à la « race humaine ».

Nike en rajoute une couche avec le premier spot télévisé. Pendant une minute, des enfants de toutes origines répètent : « I’m Tiger Woods ». « Il y avait cette idée que Tiger Woods représentait presque cette image d’une Amérique post-raciale, se souvient Albert Chen. C’était puissant, surtout dans le golf, un sport majoritairement pratiqué par des blancs riches. » Mais Tiger, lui, « voulait juste être une source d’inspiration pour tout le monde ».

Ce mythe messianique est vite démoli par un portrait cinglant : Tiger Woods, l’homme. Amen de GQ. Le journaliste Charles Pierce, qui a passé beaucoup de temps avec le jeune athlète, le présente comme un grand gamin de 21 ans et relate notamment quelques blagues puériles racontées par Tiger Woods sur l’anatomie des hommes noirs. Le prodige apprend deux leçons : en présence d’un journaliste, tout ce qui est dit, à moins que ça soit « off the record », est fair game et, quand on est une star planétaire, chaque déclaration est scrutée, analysée et amplifiée par la machine médiatique. Du coup, il adopte une stratégie logique avec la presse : il érige une porte blindée.

La gloire puis la chute

Tiger Woods devient vite adepte de la doctrine de Michael « les républicains achètent aussi des baskets » Jordan, qui devient d’ailleurs une sorte de grand frère. Après avoir signé un nouveau contre de 100 millions de dollars avec Nike, il cultive une image volontairement aseptisée, évitant soigneusement toute déclaration controversée, surtout sur les questions raciales. Il laisse parler son talent et son mental hors-norme. Il enchaîne les victoires dans les majors. En 2008, à 32 ans, il en comptabilise 14 et semble parti pour atomiser le record des 18 titres de Jack Nicklaus. Jusqu’à cette nuit du 27 novembre 2009.

Un voisin paniqué appelle le 911 à 2h30 du matin : « J’ai besoin d’une ambulance. Il y a une personne devant chez moi. Elle est rentrée dans un poteau. » Cette personne, c’est Tiger Woods, qui n’a que des blessures superficielles. Au cours des jours suivants, il se terre dans le silence. Le chef de la police affirme que la femme du golfeur, Elin Nordegren, a brisé la vitre arrière du véhicule avec un club de golf pour secourir son mari. Les tabloïds sentent le sang et ils ont soif.

L’incident donne de l’air à des révélations du National Enquirer qui avait affirmé, quelques jours plus tôt, que Tiger Woods aurait eu une liaison avec une hôtesse de Las Vegas, Rachel Uchitel. L’athlète publie alors une déclaration sur son site internet. Il assure que l’accident est « un problème privé », que c’était « entièrement de [sa] faute » et jure que sa femme Elin a « agi avec courage » pour lui porter secours. Et il dénonce « les rumeurs malveillantes et irresponsables » qui circulent. Mais les révélations s’enchaînent, une dizaine de femmes vendent leurs histoires accompagnées de textos compromettants.

Deux mois plus tard, le golfeur convoque les médias pour une conférence de presse. Le Tigre s’excuse, les larmes aux yeux : « J’ai été infidèle. J’ai eu des liaisons. J’ai trompé [sa femme]. » Il demande pardon à sa famille, à ses amis et à ses fans. Tiger Woods fait alors la une du New York Post vingt jours de suite – soit plus que le 11-Septembre. Lors d’une conférence pour investisseurs, la patronne de Yahoo, Carol Bartz, se frotte les mains : elle explique que le scandale « est meilleur pour l’audience que la mort de Michael Jackson ».

La renaissance du phœnix

Face à la déferlante, l’image ultra-lisse du golfeur et son mariage implosent. Et sa carrière avec. Presque tous ses sponsors le lâchent, à l’exception notable de Nike. Côté sport, c’est la traversée du désert en 2010-2011. Et alors que Woods semble revenir à son meilleur niveau en 2013, c’est son dos qui craque. Opéré à de multiples reprises, il semble fini pour le sport de haut niveau. En 2017, il touche le fond après une arrestation pour conduite sous l’influence de médicaments (« driving under the influence »). Les tabloïds s’en donnent encore à cœur joie en publiant son mugshot (photo d’arrestation) hagard et mal rasé, avec le titre immanquable « DUI [prononcé Di-you-eye] of the Tiger ».

Tiger Woods a la une de tous les journaux américains le 30 mai 2017, au lendemain de son arrestation pour conduite en état d'ivresse.
Tiger Woods a la une de tous les journaux américains le 30 mai 2017, au lendemain de son arrestation pour conduite en état d'ivresse. - Richard B. Levine/NEWSCOM/SIPA

Et puis c’est l’incroyable come-back. En août 2019 contre toutes attentes, Tiger Woods remporte une nouvelle fois, à 43 ans, le Masters d’Augusta, onze ans après son dernier major. Le fils prodigue est de retour. Barack Obama et Donald Trump le félicitent, et ce dernier lui remet la médaille de la Liberté, la plus haute décoration civile des Etats-Unis. Tiger l’accepte à la Maison Blanche, ce qui lui vaut d’ailleurs des critiques du présentateur d’ESPN Stephen A. Smith, qui ressort la casserole « Cablinasian ».

Pour Albert Chen, la fascination et la polarisation des médias s’expliquent au final simplement : « Jamais ou presque un athlète n’était monté aussi haut avant de tomber aussi bas. » Le come-back de 2019 puis son accident de mardi ont ajouté une touche supplémentaire à sa légende. A 45 ans, grièvement blessé aux jambes, Tiger Woods peut-il encore revenir ? Selon Chen, avec Woods, il ne faut « jamais dire jamais ». Et s’il y a bien une personne capable de ressusciter, c’est bien le Chosen one.