Roland-Garros : « J’ai eu envie d’arrêter le tennis plein de fois », et pourtant, Alizé Cornet est toujours là

INTERVIEW La championne française a écrit elle-même sa biographie, où elle revient sur une carrière déjà très riche, 16 ans après sa première participation au Grand Chelem parisien

Julien Laloye

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Alizé Cornet lors de l'édition 2019 du tournoi de Roland-Garros.
Alizé Cornet lors de l'édition 2019 du tournoi de Roland-Garros. — Andreas SOLARO / AFP

Elle est un repère inébranlable qui nous accompagne à chaque tirage au sort de Roland-Garros. Parfois au fond du trou, parfois euphorique. Parfois insupportable, parfois renversante. Alizé Cornet, qui détient le record de présences successives en grand chelem sur le circuit féminin à 30 ans tout juste (54), fruit de son incroyable régularité au plus haut niveau (elle est dans le top 100 depuis 2007), a pris le temps d’écrire elle-même un livre sous forme de journal intime de sa carrière (Sans compromis, aux éditions Amphora). C’est rédigé dans un style assez personnel, avec juste ce qu’il faut de fantaisie pour s’y plonger sans forcer. Entretien.

Vous allez disputer votre 16e Roland-Garros à huis clos ou presque. Est-ce qu’il y a tout de même un peu d’excitation ?

Ce sera différent, c’est sûr. D’habitude, Roland, ce sont des émotions qu’on anticipe. La rencontre avec le public, le fait de jouer devant sa famille et ses amis, ce qui est la fois très excitant et très stressant. On sait qu’on va être regardé par la France entière. C’est super énergivore en fait, je connais tout le monde, je peux dix minutes à droit, dix minutes à gauche, je peux passer la journée à discuter ! Il n’y a rien qui peut remplacer le bonheur de jouer à Roland. Mais il faut savoir gérer, c’est de loin le grand chelem pendant lequel je perds le plus d’énergie, et pas forcément sur le court. Ce sera plus simple cette année sur ce plan, au moins.

Avez-vous vécu un jour à Paris une émotion plus forte qu’en 2005, l’année de votre première participation ?

Je ne crois pas. Oh, j’avais 15 ans, j’étais un bébé quoi ! Je gagne mon premier tour à Roland, derrière je joue Amélie Mauresmo, je rencontre Andy Roddick dont j’étais fan absolue, je me fais interviewer par Nelson Monfort… Je vis le truc de l’intérieur, je suis une professionnelle à Roland à 15 ans ! Dans mon souvenir, il subsiste l’impression d’avoir un pic d’adrénaline incommensurable. Aujourd’hui, Roland, même si je l’aborde avec beaucoup d’enthousiasme et de fraîcheur, je commence à m’habituer au truc. 2005, c’était unique.

Imaginiez-vous être encore dans les parages quinze ans après ?

Je ne me suis projetée jamais aussi loin. Quand on voit à quel point le tennis est traumatisant pour le corps, parfois on se dit « mais dans quel état je vais finir dans dix ans ? ». Le niveau a vraiment augmenté, les filles sont de mieux en mieux préparées, elles voyagent souvent avec leur préparateur physique, ce qui fait qu’il y a un suivi super régulier. Il y avait encore quelques ovnis il y a dix ans, mais ça fait longtemps que je ne me suis pas dit « Qu’est ce qu’elle fout à ce classement cette fille ? ». Et pourtant, même si je suis une vieille de la vieille, si j’ose dire, j’ai encore ma place sur ce circuit.

Comment tient-on aussi longtemps dans un milieu aussi exigeant ?

Déjà, on diminue un peu la cadence. Ça doit faire trois ou quatre ans que je m’entraîne moins. Avant, je faisais deux entraînements tennis par jour et parfois deux plages physiques, maintenant je ménage mon corps. Je peux faire une session de 4 h quand je faisais facilement 7 h ou 7 h 30 plus jeune. Parfois, je sens que mon corps est usé, mais quand je vois mes matchs, en termes de capacité physique pure, je me sens encore vachement bien. Le physique a toujours été ma force, mais voir qu’à 30 ans ça tient encore la baraque, c’est réjouissant.

On ne se lasse jamais, des hôtels, du voyage, des défaites ?

Cette lassitude-là, je la ressens très régulièrement. Je n’en parle pas plus que ça dans l’année parce que c’est un état constant en fait. J’ai eu envie d’arrêter le tennis plein de fois. Mais je suis tellement passionnée de ce sport que même s’il y a de la lassitude, je ne m’attarde pas longtemps dessus. C’est dans mes gênes. Je peux aller m’entraîner le jour même d’une défaite. Le tennis passera toujours en premier, et quelque part c’est beau d’avoir cette abnégation toutes les semaines. On est des guerrières.

Est-ce qu’on arrive à profiter de la vie du circuit, un jour ?

Oui, parce que je connais plus de monde. C’est comme pour le grand public, les joueurs me connaissent depuis plus de quinze ans, je suis une tête familière pour eux aussi. Je suis sympa, je dis bonjour, je pense être bien aimée par les filles. À l’US Open, ça faisait six mois que je n’avais pas revu mes collègues, c’est simple, j’ai passé mon temps à parler à tous les gens que j’étais contente de revoir ! Les relations sont souvent superficielles sur le circuit, mais il y a quand même des gens qui sont des amis, y compris des adversaires.

L’atmosphère est-elle plus légère qu’à vos débuts entre les joueuses ?

Je ressens ça chez les jeunes générations, oui, elles sont plus ouvertes qu’à l’époque. Après, c’est sans doute que je me sens mieux avec moi-même et que j’ai pris un peu de recul. Quand j’ai débarqué, j’étais très ambitieuse. L’ambiance a été toujours été pesante pour moi dans les vestiaires, personne ne se disait bonjour, on ne se parlait pas, chacune se posait dans son coin. Ça fait quelques années que ça évolue dans le bon sens. L’ambiance est plus légère, il y a des conversations, il y a des rires, des jeunes filles qui ont envie de profiter de leur vie aussi. Même dans les entourages. On souvient des pères tyrans, mais quand je vois Sofia Kenin et son père, qui est son entraîneur, ils ont l’air d’être vraiment complices. Le circuit est plus sain qu’avant, il existe comme une forme de sensibilisation pour dire « Ce sont des joueuses de tennis, mais ce sont aussi des femmes ». Il y a une approche psychologique plus douce, je trouve.

Vous étiez 11e mondial à 19 ans et vous n’avez jamais franchi un 8e de finale en grand chelem. Est-ce un regret pour vous ?

On peut toujours avoir des regrets, mais si je ne réussis pas à faire un quart de finale dans ma vie, je n’en ferai pas une maladie. Celles qui ne sont allées qu’en quarts veulent aller en demi-finale, ça ne s’arrête jamais. Il faut être capable de se réjouir de ce qu’on a accompli. Bon, je vous dis ça mais il m’arrive de me faire du mal en regardant mes deux balles de match contre Safina à l’Open d’Australie pour mon premier 8e de finale. Quand je suis vraiment au fond de la mine, je me dis que je vais m’enfoncer encore plus la tête dans le seau en revoyant cette fin de match, il n’y a pas de meilleur moyen pour se démoraliser ! Mais il y a plein de tournants dans une carrière, et ça aurait aussi pu se passer moins bien à d’autres moments.

Lesquels par exemple ?

Une carrière ne se joue pas à grand-chose. Parmi les filles de ma génération, je suis la seule à avoir percé alors que je suis la seule à avoir refusé de monter à Paris pour m’entraîner au CNE. J’avais 12 ans et je ne me sentais pas prête. J’aurais pu faire partie de ces centaines de jeunes filles ou de jeunes garçons qui sont obligés de renoncer à leurs rêves parce qu’ils n’ont pas l’argent pour continuer. Mais j’ai eu la chance un jour de tomber sur un mécène qui aimait bien me voir jouer, et qui a proposé mes parents de financer ma carrière, au début. C’était un homme âgé qui adorait suivre mes résultats, avoir son nom dans Nice Matin, et la petite reconnaissance qui va avec. Sur le moment, on se dit que c’est bizarre, mais sans son aide, est-ce que je serai passé pro ? Je ne suis pas sûre.

Quel conseil donneriez-vous à une joueuse qui arrive sur le circuit aujourd’hui ?

De savoir enfoncer le clou. Je ne changerais rien à mon parcours, vraiment, mais avec le recul, je n’ai pas fait tout ce qu’il fallait au moment où j’étais aux portes du top 10. J’étais à une place d’y être, c’est quand même quelque chose. Je jouais bien, j’étais en confiance, sauf que j’ai lâché la bride quelques mois. Je suis tombé amoureuse, j’avais envie de vivre un peu autre chose, la gestion n’a pas été idéale. Alors si je devais donner un conseil, c’est celui-ci : « Fais gaffe, ne fais pas la même erreur quand tout va bien ».

Vous ne lui diriez pas d’avoir un peu moins de caractère, quand même ?

Comme je suis très émotive, soit on aime, soit on n’aime pas qui je suis sur le terrain. Mais j’ai envie de dire que ce sont les deux côtés d’une même pièce. D’un côté, je vais tout donner, me battre jusqu’au bout et me transformer en guerrière hors pair, mais de l’autre je vais m’énerver, je vais verser trois larmes, parce que j’en veux trop. J’ai tellement de flamme en moi que parfois, ça déborde. Chacun sa personnalité.

Avez-vous songé à changer et à ne plus rien montrer sur le court, parfois ?

Tout le monde se plaint que le circuit est trop plat. Mais dès qu’on fait quelque chose on se fait tomber dessus ! A un moment donné, les gens ne savent pas ce qu’ils veulent. L’an passé, Medvedev fait parler de lui à l’US Open parce qu’il est devenu hystérique, et la foule se met à le siffler. Si on veut que ce soit un circuit ou il se passe un peu plus de choses en termes d’émotions, il faut laisser les joueurs et les joueuses s’exprimer et accepter que les positions soient positives ou négatives. C’est encore plus dur chez les filles, on est jugées en permanence. Il y a peu de clichés sexistes sur le circuit mais il en reste quelques-uns. Une fille doit être jolie, si possible, puis nickel dans son comportement… Il y a une année à Roland ou je joue en 8e contre Caroline Garcia, pendant les histoires de Fed Cup. Les gens attendaient limite qu’on se crêpe le chignon sur le court. Ce jour-là je suis passé à côté mais je ne voulais pas faire parler de moi sur l’attitude alors j’ai tout gardé pour moi, même si je sais qu’exploser me permet de lâcher les chevaux, ensuite. C’était horrible à vivre.

Vous arrive-t-il de penser à la fin, au dernier match ?

Pas encore. Il arrivera un moment où je n’arriverai plus à partir à l’autre bout du monde et enchaîner les voyages. Ça jouera au moment d’arrêter. Quand je sentirai que j’ai plus grand-chose à donner, je m’en irai, mais je sens que j’en ai encore sous la semelle. Après, je ne me vois pas jouer jusqu’à 35 ans, vu l’âge où j’ai commencé. Je ne me vois pas non plus revenir après un enfant comme d’autres. Rien que d’imaginer tout ce que ça implique physiquement de revenir d’une grossesse, avec mon jeu en plus, ce n’est pas comme ça que je vois la fin de ma carrière. Le jour où j’arrêterai, le tennis aura fait son temps.