Tour de France : « Son mental est son arme la plus redoutable »… Comment Primoz Roglic a tout appris en cinq ans

CYCLISME Le Slovène, champion de saut à ski dans sa jeunesse, est venu au cyclisme sur le tard

Nicolas Camus

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Primoz Roglic, le leader la Jumbo-Visma, est le grand favori du Tour de France 2020.
Primoz Roglic, le leader la Jumbo-Visma, est le grand favori du Tour de France 2020. — Marco Bertorello / AFP
  • Primoz Roglic, maillot jaune depuis la 9e étape, est le grand favori de ce Tour de France 2020.
  • Le Slovène, champion de saut à ski dans sa jeunesse et qui s'est tourné vers le vélo sur le tard, a un parcours atypique. 
  • Ses débuts dans le monde professionnel, il y a seulement cinq ans, ont été très compliqués, mais il a appris toutes les subtilités du vélo à une vitesse impressionnante. 

Primoz Roglic est du genre économe. En tout. Le Slovène parle comme il roule - ou l’inverse. Il calcule le moindre coup de pédale, se contente de quelques bonifications quand il donne l’impression de pouvoir assommer le Tour de France avec une enclume, juste parce qu’il n’est pas encore l’heure. Et expédie ensuite les affaires courantes lorsqu’il faut débriefer la course devant les journalistes.

Le panache, les grandes envolées sur un coup de sang, très peu pour lui. Le leader de la Jumbo-Visma, qui a fini par être obligé de prendre le maillot jaune, dimanche dernier à Laruns, court avec une calculette sous le casque. Cela peut sembler paradoxal, quand on sait qu’il y a cinq ans encore, il ignorait tout de la notion de tactique de course, alors qu’il découvrait avec grandes difficultés les pelotons professionnels, ses codes et ses micro-erreurs de placement qui vous font manger le bitume ou le vent.

L’histoire a désormais été contée à maintes reprises. Sauteur à ski de très bon niveau (il a été sacré vice-champion du monde junior par équipe en 2006), Roglic décide à 22 ans de bifurquer complètement. Il achète un vélo, court un an chez les amateurs, puis réussit à se faire engager par l’équipe de niveau Continental Adria Mobil. Deux ans plus tard, il rejoint la Lotto-Jumbo (l’ancien nom de la Jumbo-Visma), où il connaît une ascension express, jusqu’au rang de grand favori du Tour de France, à 30 ans.

Mais justement. Peut-être que cette recherche de maîtrise totale lui vient de ce cheminement si particulier. « Quand il était avec nous, il avait besoin de tout prévoir, quand il allait prendre un bidon, quand il allait attaquer, tout », nous raconte Bogdan Fink. Le patron de l’équipe Adria Mobil se souvient bien des premiers tours de roue en course de l’ex-champion de saut. Un vrai désastre. « Il n’avait aucune idée de comment ça se passait dans un peloton, au niveau tactique, de qui étaient les leaders, les coureurs importants, de ce qui se tramait avant un col ou un sprint, énumère-t-il. Ça a été très dur. »

« Primoz est quelqu’un qui pige très vite, il ne fait jamais deux fois la même erreur »

A chaque course ou presque, le novice se retrouve au sol. « La difficulté majeure fut d’apprendre à rouler en peloton », expliquait-il l’an dernier. Alors il a voulu tout ingurgiter, très vite. Ses coéquipiers les expérimentés, Matej Mugerli (ancien coureur de la Liquigas), Marco Kump (passé par la Saxo-Tinkoff ou la Lampre) et Radoslav Rogina, lui apprennent la vie. « C’est quelqu’un d’attentif, très à l’écoute et surtout qui fait marcher sa tête », nous dit le premier, toujours ravi d’évoquer son éminent apprenti.

Roglic se plante, beaucoup. Mais il progresse au moins autant. « Primoz est quelqu’un qui pige très vite, éclaire Fink. Il ne fait jamais deux fois la même erreur. Il a appris jour après jour, course après course ». Le manager garde particulièrement en tête le tour d’Al Zubarah, au Qatar (là où le vent est le seul intérêt de la course, courue sur de longues lignes droites dans le désert), lors de la première saison du Slovène. « Sur la première étape, il termine avec le dernier groupe. Il pose son vélo et dit "le cyclisme, c’est pas pour moi, c’est trop difficile". On lui a parlé, expliqué ce qu’il se passait avec le vent, tout ça. Le lendemain, il termine dans l’avant-dernier groupe, et sur la dernière étape, enfin avec le peloton. Pour moi, c’était le signe qu’il pouvait y arriver. »

Ça ne saute pas forcément aux yeux quand on regarde le Tour de France une fois de temps en temps d’un œil distrait, mais il ne suffit pas de savoir pédaler fort pour rester dans un peloton. Il faut savoir se placer, remonter ou se laisser décrocher sans faire un strike avec ses petits camarades, comprendre comment on évite les pièges représentés par les ronds-points ou les terre-pleins, abordés à vitesse très élevée. Tout cela s’apprend petit à petit, depuis les catégories de jeunes. Mais quand on débarque là-dedans à 25 ans, c’est forcément plus compliqué.

Pour mieux comprendre, on a sollicité Pascal Hervé. L’ancien bras droit de Richard Virenque chez Festina n’est passé pro qu’à 30 ans. Il avait couru un peu chez les jeunes, avant de faire une longue pause puis de revenir, d’abord chez les amateurs, à 25 ans. « Tu apprends sur le tas. C’est en étant à l’intérieur, en observant tout ce qu’il se passe, comment les meilleurs se comportent, que tu t’instruis. Et puis année après année, tu engranges de l’expérience », décrit-il depuis Montreal, où il est désormais installé.

Un profil trop risqué pour certains, pas pour d’autres

Trente-troisième du général dès son premier Tour, en 1994, Hervé a lui aussi pu compter sur des anges gardiens, en l’occurrence Jean-Paul van Poppel et Michel Vermote. « Ma première année avec eux a été une belle université du vélo », en rigole-t-il. Mais aussi bons soient les instructeurs, ce qui fait la différence ensuite ne s’explique pas. Il poursuit :

L’intelligence de course, elle, tu l’as ou pas. Sentir le moment où ça va être le bon coup, la bonne échappée… Certains arrivent quasiment toujours à la prendre, d’autres vont tenter 25 fois et c’est toujours la 26e qui part. La lecture de la course, c’est toi, tout seul, avec ce que tu as observé. »

Primoz Roglic, qui dès son arrivée à la Jumbo s’était donné cinq ans pour gagner le Tour de France - « il disait ça très sérieusement, de façon très posée, c’était le fruit d’une réflexion intense », a raconté en début de Tour Frans Maassen, un des directeurs sportifs de l’équipe néerlandaise, à L’Equipe - fait apparemment partie de la bonne caste. « Il vient du sport de haut niveau, il était dans les meilleurs, donc il a certainement une capacité d’adaptation que beaucoup n’ont pas, même des gens qui font du vélo depuis longtemps, observe Pascal Hervé. Sa vision de la course est excellente, il roule toujours devant, dans la bonne roue, il a le bon coup de pédale. »

Les managers de la Lotto-Jumbo, Maassen en tête, ne s’y sont pas trompés, en 2015, quand ils ont eu l’opportunité d’engager le Slovène. Tous n’ont pas eu le nez creux, comme l’avouait la semaine dernière Jean-François Bourlart, directeur de la Circus-Wanty Gobert. « Je n’ai même pas pris le temps de réfléchir. J’ai dit que ça ne nous intéressait pas, a-t-il reconnu au micro de la RTBF. C’était trop risqué, surtout si le gamin n’avait pas de passé sur la route. Je m’étais dit que ça serait difficile d’en faire un coureur cycliste. »

La Bora était très intéressée, en revanche, mais n’appartenait pas à l’époque à la catégorie World Tour. Rédhibitoire pour l’ambitieux Roglic. C'est donc au sein de la grosse machine néerlandaise qu'il parfait son apprentissage. Dès son premier grand Tour, sur le Giro -2016, il remporte une étape, un contre-la-montre de 40 bornes. « Je n’avais aucune technique. Au moins, dans les chronos, je pouvais choisir mes trajectoires », contait-il en mars 2019. Il s’améliore, gravit les échelons. A chacun d’entre eux, il paye pour apprendre. Les tout derniers ne font pas exception.

Lors du Tour de France 2018, il laisse filer une place sur le podium en se ratant complètement dans le dernier chrono, la veille des Champs, alors qu’il est un grand spécialiste de l’exercice (il avait perdu plus d’une minute sur Froome en l’espace de 31 km). L’année suivante, il fait partie des favoris du Tour d’Italie, dont il porte le maillot rose de leader en début de course. Mais il cale encore en troisième semaine et sauve simplement sa troisième place de justesse. La consécration viendra sur le Tour d’Espagne, où il devient le premier Slovène à remporter une course de trois semaines. L’apprentissage, encore. « Il l’est l’un des coureurs les plus forts que j’aie pu voir, mais surtout, je n’ai jamais rencontré quelqu’un avec une telle force mentale, salue Matej Mugerli. C’est, à mon avis, son arme la plus redoutable. »

Des plans qui se déroulent (souvent) sans accroc

A son cerveau bien fait s’ajoute un autre facteur, pendant positif de son arrivée tardive dans le peloton : la fraîcheur. C’est ce que pense Pascal Hervé. « Le cyclisme est un sport extrêmement exigeant, qui nécessite des sacrifices. Quand tu fais ça depuis l’âge de 14-15 ans, tu peux te relâcher un peu quand tu passes pro parce que tu crois avoir atteint ton objectif. Alors qu’à 25-26, t’es à la fois plus mûr et plus frais, explique l’ex-Festina. Tu es prêt à supporter tous ces efforts, et en plus tu te connais mieux, tu sais jusqu’où tu peux souffrir. Pour un coureur, c’est primordial. »

On l’a vu à Orcières et dans les Pyrénées, Roglic semble avoir une idée très précise de ce qu’il peut faire, et de l’endroit où il doit déclencher. « Il a toujours un plan et sait s’y prendre pour qu’il fonctionne », résume son ancien mentor Bogdan. Dans le Jura, dimanche, puis les Alpes, la semaine prochaine, il n’y a aucune raison que ça change. Les étapes sont repérées depuis longtemps. Cinq ans après ses débuts, exactement comme il l’avait imaginé, voilà aujourd’hui l’ancien sauteur à ski en position de gagner le Tour de France. Une bizarrerie qui n’a, en fait, rien d’anormal.