Arrêt de la Ligue 1 : « On peut se demander pourquoi avoir pris une telle décision si vite », estime Michel Savin

INTERVIEW Le sénateur Les Républicains, qui a défendu l’amendement, finalement rejeté, visant à permettre aux Fédérations et aux Ligues de finir leur saison, répond à « 20 Minutes »

Propos recueillis par Nicolas Camus

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Le débat autour de l'arrêt définitif de la Ligue 1 n'est pas terminé.
Le débat autour de l'arrêt définitif de la Ligue 1 n'est pas terminé. — PASCAL PAVANI / AFP
  • Mercredi, le Sénat a rejeté une proposition d’amendement visant à permettre aux fédérations sportives et ligues professionnelles de finir leur saison, définitivement arrêtée fin avril sur décision gouvernementale.
  • Michel Savin, sénateur Les Républicains, est celui qui a défendu cet amendement en séance.
  • Il répond aux questions de « 20 Minutes ».

Le monde politique reste, lui aussi, inflexible. Mercredi, le Sénat a rejeté l’amendement visant à permettre aux fédérations sportives et ligues professionnelles de « décider de reprendre les compétitions professionnelles si la situation sanitaire le permet et après avis du comité de scientifiques ». Il concernait notamment la Ligue 1, alors que les autres principaux championnats européens ont repris ( Allemagne) ou sont en passe de le faire (Espagne, Italie, Angleterre). Mais le gouvernement, suivi par une majorité de parlementaires, n’entend pas revenir en arrière. Pour le Républicain Michel Savin, membre de diverses missions et commissions concernant le sport et qui a défendu l’amendement en séance, il faudra toutefois que le débat sur la nécessité de prendre une décision ferme dès la fin avril ait lieu.

Comment réagissez-vous après le rejet de votre proposition d’amendement ?

On ne gagne pas à chaque fois. On était 70 co-signataires, l’objectif était en premier lieu d’avoir un débat sur les décisions qui ont été prises, et notamment celle du Premier Ministre qui a décidé d’arrêter les championnats des compétitions sportives professionnelles. C’était l’occasion de poser des questions, en sachant que l’amendement avait pour objectif de donner la possibilité aux Fédérations et aux Ligues de reprendre. Mais on l’a bien vu lors des débats et avec les questions qui ont été posées, beaucoup se demandent pourquoi avoir pris une telle décision si vite et ne pas avoir, comme l’ont fait d’autres pays européens, décidé d’attendre de connaître l’évolution de la situation sanitaire pour prendre une décision définitive. La décision ne serait peut-être pas la même aujourd’hui qu’au mois d’avril.

Pensez-vous qu’au sein même de la majorité, certains pensent qu’il s’agit d’une décision trop hâtive ?

On le voit bien dans les débats. Et je pense qu’il y en aura encore plus dans les prochains jours, les prochaines semaines, si les championnats reprennent effectivement en Espagne, en Italie ou en Angleterre. Si dans quelques semaines la France est le seul pays à ne pas avoir repris, beaucoup se demanderont pourquoi.

Pensez-vous réellement que le gouvernement, la FFF et la LFP peuvent faire machine arrière ?

Je vois bien qu’aujourd’hui il y a un front commun sur cette position. Mais au-delà des enjeux sportifs, il y a aussi des enjeux économiques. Lorsque l’on voit par exemple que les diffuseurs ont suspendu leurs contributions, c’est plus de 200 millions d’euros qui sont en jeu. Ça ne doit pas être la priorité, elle reste la situation sanitaire et la santé des joueurs comme des spectateurs, mais l’aspect économique doit aussi être pris en compte. Si dans quelques semaines le Parlement doit débattre de mesures à mettre en place pour soutenir le sport professionnel, et notamment le foot, avec de l’argent public, on pourrait se demander si les bonnes décisions ont été prises. Il était normal, dans la première phase de l’arrêt, que l’État soit au soutien avec le chômage partiel et autre. Mais maintenant, la question de savoir si cette situation pouvait s’arrêter en juin ou en juillet avec une reprise des compétitions se pose.

Comment interprétez-vous le fait que Roxana Maracineanu se félicite du rejet de l’amendement ?

Le fait que la ministre des Sports se félicite qu’il n’y ait plus de sport, c’est un peu surprenant.

Mais le risque sanitaire n’est-il pas encore présent ?

Les clubs ont développé des protocoles sanitaires très rigoureux. Pour avoir discuté avec pas mal de présidents de clubs ces derniers jours, tous me disent que dans les clubs aujourd’hui les staffs médicaux sont au point, ils surveillent de près les joueurs, l’encadrement, les familles des joueurs. Tout est mis en place pour apporter le plus de garanties possible.

On manque encore de recul pour savoir si les Allemands ont bien fait de reprendre, non ?

Effectivement. Mais en Espagne les choses avancent, en Angleterre et en Italie aussi. Chez nous, il n’y a pas de discussion. C’est ça qui me choque le plus. Je ne dis pas qu’il faut reprendre à tout prix. L’amendement était là pour donner la possibilité d’avoir ce débat en interne, de se demander si la situation avait évolué et si elle pouvait permettre d’envisager une reprise. On n’imposait rien. Aujourd’hui, ce qui est imposé, c’est l’arrêt.

Cette crise est-elle le bon moment pour entamer une réflexion sur la gouvernance du football professionnel, et peut-être son modèle économique, qui se révèle fragile ?

Oui, et le politique devrait avoir toute sa part dans cette réflexion. Tout ça ne peut pas se faire seulement à l’échelle de la France, il faudrait une réflexion à l’échelle européenne. J’entends les clubs qui disent, à juste raison, que si l'on veut être compétitif en Europe il faut avoir les moyens de l’être, notamment au niveau économique. Mais aujourd’hui on voit bien aussi les limites du système. On entend que des clubs sont en grandes difficultés financières. Il faut tirer les leçons de toute cela, et aller au-delà en menant une réflexion sur le modèle économique global du football.

Quelles sont les pistes à explorer ? Un salary cap, ou au moins une masse salariale mieux maîtrisée, la mise en place d’un fonds de secours à activer en cas de crise imprévue ?

Il faut qu’on ait une réflexion sur ces différents sujets. On regarde ce qu’il se passe dans les pays étrangers, par exemple dans le sport professionnel aux Etats-Unis. La masse salariale y est encadrée à l’échelle des clubs. Ensuite, à l’intérieur de la structure, c’est aux dirigeants de répartir les salaires. Pourquoi pas y réfléchir. Il faut tirer les leçons de cette crise, sanitaire et économique, se demander si les clubs ne pourraient pas effectivement disposer d’un fonds de secours, qu’on ait dans les comptes des clubs des garanties sur un montant qui soit réservé en cas de nécessité. Il peut y avoir d’autres questions à aborder, comme celle des agents de joueurs. Des sommes considérables sont brassées, on sent qu’il y a un déséquilibre quelque part.

Il faudrait plus de transparence, globalement, selon vous ?

Il faut plus de transparence, peut-être, et aussi un peu de courage pour prendre les bonnes décisions et éviter qu’un jour, la bulle n’éclate.