Décès d’Emiliano Sala : « Ces messages, je les ai encore sur mon téléphone »… Ils racontent comment la disparation de Sala a changé leur vie

IL Y A UN AN, SALA (3/4) Quatre témoins, concernés en premier lieu, se souviennent des quelques jours qui ont suivi l’annonce du crash de l’avion qui transportait le joueur argentin

Propos recueillis par N.C. et D.P.

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Des centaines de personnes sont rassemblées place Royale à Nantes pour un hommage à Emiliano Sala, disparu au-dessus de la Manche dans la nuit de lundi à mardi.
Des centaines de personnes sont rassemblées place Royale à Nantes pour un hommage à Emiliano Sala, disparu au-dessus de la Manche dans la nuit de lundi à mardi. — LOIC VENANCE / AFP
  • Pour poursuivre sa série sur les un an de la mort d’Emiliano Sala, 20 Minutes vous propose le témoignage de quatre personnes dont la vie a changé ce 21 janvier 2019
  • Josette, John, Pierrick, et Jean-Pierre ont tous été affectés d’une manière ou d’une autre par la disparition de l’Argentin.

Pas besoin de chercher très loin, les souvenirs sont encore là, intacts, prêts à ressurgir. Comme ce petit frisson dans le dos qui se fait sentir dès qu’est prononcé le nom d’Emiliano Sala20 Minutes a recueilli le témoignage de quatre personnes qui ont, d’une manière ou d’une autre, joué un rôle important dans les heures qui ont suivi l’annonce de la disparition de l’avion.

John Fitzgerald, chef des opérations de recherches sur le site de Guernesey ; Josette, l’habitante de Surtainville, sur la côte normande, qui a découvert un coussin provenant du Piper Malibu dans lequel volait l’Argentin et Dave Ibbotson ; Pierrick Landais, ami proche depuis l’arrivée du joueur en France, en 2010 ; Jean-Pierre Clavier, administrateur de l’association « A la nantaise », à l’origine du rassemblement spontané dans le centre de Nantes le 22 janvier au soir. Ces quelques jours resteront gravés dans leur mémoire. Ils nous les racontent.

Pierrick Landais, un des bons amis de Sala dans la région bordelaise

« On avait fêté Noël chez mes parents, à Cholet, le 23 décembre. Et puis j’avais été le revoir avant le 1er janvier à une séance d’entraînement à la Jonelière. Je l’ai eu le lundi soir, par message. On discutait de son départ, il me disait qu’il s’était débrouillé pour tout organiser, qu’il était passé chez Nicolas Pallois, qu’il avait laissé le chien là-bas et qu’il allait partir le soir même. Il devait faire son premier entraînement à Cardiff mardi. On avait décidé de s’appeler dans la journée, pour savoir comment tout ça s’était passé. Ces messages, je les ai encore sur mon téléphone.

J’ai appris la disparition de l’avion par une alerte sur mon téléphone, alors que j’étais en réunion, au travail. Ma première pensée, c’est "il doit y avoir une erreur". J’ai tout de suite appelé Marcelo [Vada, le père de Valentin, ancien joueur de Bordeaux et ami proche également]. Je lui demande s’il est au courant, il me dit que non. Ensuite je joins Sergio [Alfonsin, ancien footballeur pro résidant en Gironde depuis 30 ans et originaire de Santa Fe comme Sala]. On ne savait pas quoi se dire, à part que ce n’était pas possible. On s’accroche toujours à un espoir, même si on sait que quand on tombe dans l’eau comme ça, il est plus que mince. Je l’avais cet espoir, oui. Toute la journée de mardi, et celle de mercredi.

Des supporters rendent hommage au footballeur Emiliano Sala au stade La Beaujoire à Nantes, le 10 février 2019
Des supporters rendent hommage au footballeur Emiliano Sala au stade La Beaujoire à Nantes, le 10 février 2019 - SALOM-GOMIS SEBASTIEN/SIPA

Les jours suivants, je me souviens que j’étais mal… très, très mal. Sergio est arrivé le mardi soir, on a mangé ensemble. Lui, il connaît très bien la maman, le frère, la sœur. Je les ai vus moi aussi, ici à Langon, on avait fait un anniversaire d’Emiliano une fois tous ensemble (quand il jouait à Bordeaux), ils étaient venus exprès. On pense à tout ça, c’est très dur.

Au départ, il ne voulait pas aller à Cardiff. Je me souviens, il était allé jouer à Nîmes, courant janvier [le 16]. Je l’avais eu à ce moment-là, il ne voulait pas partir. Et puis on lui a mis un peu la pression, et à force, il s’est conditionné à partir. Finalement, il était content. Le vendredi d’avant [le 18], il m’a annoncé qu’il allait signer. Dans sa tête, c’était bon.

Les jours qui ont suivi sa disparition, on était suspendus aux infos des médias. Je n’avais pas les moyens d’avoir d’autres sources. On a participé, avec tous nos amis de Langon, à la cagnotte pour pouvoir continuer les recherches. C’était le minimum qu’on puisse faire. Quand on a appris l’arrêt des recherches, on s’est dit que ce n’était pas possible, que ça ne pouvait pas se finir comme ça. On devait savoir.

La découverte de l’épave a été un soulagement. Déjà, on sait qu’il n’est pas resté au fond de l’océan, et c’est une bonne chose. On s’est dit que c’était bien pour la famille de pouvoir récupérer le corps d’Emiliano. Ça a été un apaisement, au moins pendant quelque temps. Ça permet de faire son deuil. J’ai mis beaucoup de temps à m’en remettre. Plusieurs mois. J’y pense encore régulièrement. Des fois sans le vouloir, on regarde des sites d’infos, et puis on tombe sur des photos d’Emiliano. J’avais conscience que la date [des un an] arrivait parce que c’est l’avant-veille de l’anniversaire de ma nièce. Je m’en souviendrai toujours, de toute façon. »

John Fitzgerald, chef des opérations de recherches de Channel Islands Airs Search (le service volontaire de recherche aérienne dans les eaux des îles anglo-normandes).

« Le souvenir que je garde de ces jours de recherche, c’est d’abord la météo. Il faisait très froid et il y avait beaucoup de vent. Quand on a reçu l’alerte annonçant le crash d’un avion en mer, on n’a pas perdu de temps. Nous avons décollé et nous étions au niveau de la dernière position connue 38 minutes après. La température de l’air était de 4°C, celle de la mer d’environ 7°C, avec des vents de force 6 et des marées très fortes. Il est déjà très difficile d’effectuer un amerrissage forcé quand les conditions sont bonnes, alors dans ces conditions, de nuit… Nous nous sommes concentrés sur la recherche de lumières sur les gilets et les radeaux de sauvetage, mais connaissant bien ces eaux, nous savions qu’il n’y avait très probablement aucun survivant.

Nous nous sommes rendu compte que cette histoire n’était pas comme les autres seulement le lendemain, quand on a vu toutes les spéculations dans les médias et aussi le nombre d’avions réquisitionnés pour les recherches. Nous étions l’un des neuf appareils sur zone, mais le seul à avoir cherché pendant les trois jours. La pression, il y en a toujours quand un avion s’écrase, surtout à cette période de l’année, où les temps de survie sont très faibles. La plus forte était sur le pilote de notre appareil, qui devait constamment se tenir au courant des positions des autres avions présents dans la zone.

Je repense souvent à cette histoire. Et puis nous en discutons entre nous, lors de nos sessions d’entraînement. C’est un bon cas d’étude, avec beaucoup d’agences de recherches qui ont dû travailler ensemble, la répartition des vols entre les avions, les zones de recherche attribuées, les communications. Aussi, c’est une recherche qui a beaucoup intéressé les médias et nous avons discuté de la meilleure façon de gérer tout ça. »

Jean-Pierre Clavier, administrateur de l’association « A la nantaise », à l’origine du rassemblement spontané en hommage à Sala dans le centre de Nantes le mardi 22 janvier 2019 au soir

« Le mardi, après quelques échanges entre membres de l’association, on a eu l’idée d’un hommage. Quelqu’un de chez nous a dit qu’il fallait qu’on se rassemble et qu’on fasse un truc public. Il y avait un lieu symbolique de la ville qui s’imposait : la place Royale. Quand on lance l’information sur les réseaux sociaux, on a une crainte, c’est que les gens pensent qu’on acte le décès du joueur, qui est à ce moment-là seulement porté disparu. Il y avait un vrai besoin de se rassembler, de s’épancher un peu. Les Nantais ont pour habitude de se retrouver dans les moments de victoire. Ils pouvaient aussi le faire pour d’autres moments, plus tristes… Il y avait énormément de fleurs. On était là un peu tous désemparés. Il y avait eu un vrai mouvement qui faisait prendre conscience collectivement qu’il s’est passé quelque chose.

Des supporters du FCN rassemblés place Royale à Nantes en hommage à Sala.
Des supporters du FCN rassemblés place Royale à Nantes en hommage à Sala. - LOIC VENANCE / AFP

Ça paraissait tellement fou… Il y avait énormément de monde. Ce soir-là, on voit le supporter comme un membre de sa famille. Je me souviens aussi de ces gens qui passaient dans la rue se demandant ce qu’il se passait et qui apprenaient l’information à ce moment-là. Quelque chose a démarré ce soir-là et s’est construit ensuite. Le chant qu’on entend en hommage à Sala à la 9e minute des matchs du FCN a été entonné pour la première fois Place Royale. »

Josette, l’habitante de Surtainville, sur la côte normande, qui a découvert un coussin provenant du Piper Malibu

« Je ne m’attendais pas du tout à cette folie après ma découverte. Ça a créé un buzz énorme ! Après avoir raccroché avec vous [20 Minutes avait réussi à l’identifier comme étant celle qui avait trouvé ces débris], ça n’a pas arrêté de l’après-midi, jusqu’à 22h30 le soir. Je me suis sentie un peu submergée, sans le temps de respirer. Ça a été un peu plus calme à partir du lendemain matin, là c’était des rendez-vous calés avec les journalistes, donc je maîtrisais un peu plus. Mais ça a duré près d’une semaine, quand même.

J’ai raconté mon histoire des dizaines et des dizaines de fois. J’ai même fait des films pour des médias argentins, avec mon téléphone. Des amis d’école, que je n’avais pas revus depuis 1979, m’ont reconnue à la télévision et ont repris contact avec moi. Des touristes allemands croisés l’été dernier m’en ont parlé, et je sais qu’on m’a vue jusqu’en Chine. Et puis on m’en parle encore souvent, ici. C’est dingue. Cette histoire a quand même changé ma vie.

J’y repense très souvent. Je vais me promener sur la plage, et oui, ça me fait penser à lui, à Emiliano. Encore hier et avant-hier soir [lundi et mardi derniers] on a eu du vent, je me dis "ah on va peut-être encore retrouver un morceau d’avion. Est-ce qu’il en reste ?". J’ai suivi la suite de cette histoire, l’arrêt des recherches, la découverte de l’épave, tout. Et ça m’intéresse toujours. Ça me touche. J’avais trouvé étonnant qu’on puisse prendre un avion comme ça, apparemment sans trop vérifier. Je n’ai pas compris ce qu’a fait Emiliano, et je me pose toujours la question. Je me suis intéressée à lui, j’ai lu beaucoup de choses sur lui, c’était quelqu’un de sensé. J’aurais voulu trouver une réponse. Pourquoi il a accepté de décoller ? Il n’avait pas l’air d’avoir confiance.

Je me dis que j’ai fait quelque chose de bien, que j’ai servi à quelque chose. Je suis contente d’avoir pu, à mon niveau, faire avancer les choses et peut-être participé au fait qu’on relance les recherches pour trouver l’avion. Ça me désole, d’ailleurs, qu’on n’ait pas pu retrouver le corps du pilote. Pour sa famille… Eux, ils n’ont retrouvé personne. C’est dur. »