Décès d'Emiliano Sala : « J'ai amené la famille survoler la zone du crash », raconte le garde-côtes en charge des recherches

INTERVIEW (2/4) Garde-côtes à Guernesey, le capitaine David Barker a mené les recherches dans les premières heures après la disparition d’Emiliano Sala le 21 janvier 2019

Propos recueillis par B.V.

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Le capitaine David Barker face aux médias
Le capitaine David Barker face aux médias — Nicholas McAvaney / AFP

C’était l’homme dont on attendait, presque frénétiquement, les nouvelles. Via des conférences de presse où des tweets sur le compte de la police de Guernesey, le capitaine David Barker, garde-côtes de la petite île anglaise, mettait le monde en courant de l’avancée des recherches qu’il dirigeait pour retrouver Emiliano Sala, dans les premières heures après la disparition de l’avion le 21 janvier 2019. Un an après,20 Minutes s’est entretenu avec David Barker pour revenir sur ces quelques jours intenses et chargés d’émotion.

Un an après, est-ce que vous repensez encore beaucoup à ces quelques jours du mois de janvier 2019 ?

Pas tant que ça, non. Mais juste après, nous avons passé beaucoup de temps à débriefer et analyser ce qui s’était passé et ce qu’on aurait pu mieux faire. Evidemment, l’issue de l’histoire est terrible. Mais nos conclusions, c’est que de manière générale, nous étions très bien aidés par la France, le Royaume-Uni, et que nous étions contents de la façon dont nous avions répondu de manière globale. Il y a des aspects techniques dans la manière dont on a coordonné les recherches qu’on aurait pu mieux faire, notamment sur l’utilisation des canaux de communication.

Pouvez-vous nous raconter le début des recherches. Saviez-vous immédiatement qu’Emiliano Sala était dans l’avion ?

Pas du tout. Nous avons reçu, à 20 heures le 21 janvier, la première indication du centre de contrôle aérien de Jersey disant qu’on avait perdu le contact avec un avion. Cela n’arrive pas tous les jours, mais ça arrive. Donc on n’était pas plus inquiets que ça. On a commencé les opérations de recherche et les appels sur toutes les fréquences disponibles, sans succès. L’inquiétude grandissait. Mais ce n’est pas avant le lendemain matin que l’on a compris qu’Emiliano Sala était dans l’avion. Cela ne changeait rien à notre façon de procéder dans nos recherches, mais ça signifiait qu’il y aurait très rapidement beaucoup d’intérêt médiatique autour de nos recherches et je devais m’assurer que ça n’allait pas interférer avec ces dernières.

C’est-à-dire ?

Personnellement, j’ai pris le rôle de répondre à tous les médias pour permettre aux équipes de recherches de continuer leurs efforts sans avoir à se soucier de cela. Malgré cela, certains journalistes ont trouvé le numéro de l’accueil du bureau de la police et l’appelaient, ce qu’on ne voulait pas. Et même certains m’appelaient chez moi à la fin de la journée pour savoir ce que nos recherches avaient donné. Ça m’a pris du temps personnellement, mais ça n’a pas eu d’impact sur les recherches, c’était l’essentiel.

En tout, vos recherches ont duré plus de trois jours…

Tout à fait. On a utilisé beaucoup de manières de chercher : des hélicos, des aéronefs, des bateaux de survie, des gens à pied. J’ai passé beaucoup de temps à rappeler aux médias qu’il y avait deux personnes dans l’avion et pas qu’une, et qu’on recherchait les deux. Notre job était de trouver les survivants, pas de trouver des restes d’avion ou le site du crash. Les recherches n’ont pas été affectées par la présence de Sala. On a utilisé des programmes de modélisation très sophistiqués pour décider où on regardait. Et plus le temps passait, plus la zone où l’on devait chercher devenait grande. Mais comme on le sait maintenant, nos chances de trouver quelque chose étaient infimes.

Après les premières heures de recherches, la situation devenait en effet quasi impossible…

J’ai pas mal d’expérience sur le sujet et ce que je sais, c’est que si on ne trouve pas très vite, les chances de survie descendent tout aussi vite, particulièrement dans ces conditions-là : c’était janvier, la température de l’eau était en dessous de 10°C, et une personne dans l’eau sans équipement de survie tombe rapidement inconsciente.

Il se raconte que le gouvernement argentin a pris contact avec vous très rapidement. Ont-ils fait pression pour que vous continuiez les recherches ?

Non. J’ai pris contact avec l’ambassadeur d’Argentine très rapidement, le lendemain je crois. Ainsi qu’avec les familles des deux personnes présentes dans l’avion. Ma décision de continuer les recherches n’était basée que sur la possibilité que les deux hommes aient survécu. Quand il est devenu évident qu’il n’y avait plus aucune chance de les retrouver vivants, c’est là que nous avons arrêté les recherches. Les recherches n’ont pas été affectées par la présence de Sala.

Malgré tout, la médiatisation de cette disparition a donné lieu à un suivi particulier, et le grand public a en quelque sorte participé en proposant à droite à gauche de nombreuses théories. En avez-vous suivi quelques-unes ?

Beaucoup venaient des réseaux sociaux. J’y suis beaucoup allé après coup pour voir ce qu’il s’y disait et il y avait effectivement énormément de théories, certaines utiles, d’autres pas vraiment. Certaines personnes nous encourageaient, d’autres étaient très négatives. J’ai lu des commentaires très désobligeants envers les équipes de recherche et moi-même. Mais il faut s’y attendre quand les gens sont si engagés et inquiets.

L'épave de l'avion se trouve à une vingtaine de kilomètres au nord de Guernesey.
L'épave de l'avion se trouve à une vingtaine de kilomètres au nord de Guernesey. - Marine Traffic

Mais par exemple vous êtes allé sur la petite île de Burhou, où une hypothèse disait qu’il aurait pu s’abriter dans une petite maison en pierre…

Oui. On était à peu près sûrs que la dernière localisation de l’avion était assez loin de cette île, mais il y avait des informations qui sortaient comme quoi des fusées éclairantes avaient été vues depuis l’île proche d’Alderney (Saint-Anne) et on se devait de vérifier ça. Et quand la famille de Sala est arrivée, elle était convaincue qu’il était sur cette île. Ils avaient dû entendre quelque part qu’il y avait une chance qu’il soit là. J’ai essayé de leur expliquer du mieux que je pouvais que je ne pensais pas que c’était possible, mais ils en étaient convaincus. Certains membres de la famille sont allés à Alderney pour trouver un moyen d’aller sur Burhou le plus rapidement possible mais le temps ne s’y prêtait pas. Finalement, j’ai amené la mère d’Emiliano Sala en avion pour survoler l’île, et des équipes ont pu s’y rendre à pied le lendemain, mais bien sûr, il n’y avait aucun signe de lui.

Après l’abandon de vos recherches, c’est l’équipe de David Mears qui a pris les choses en main pour tenter de localiser l’avion sous l’eau. Avez-vous pris contact avec lui ?

Il m’a contacté après avoir été engagé par la famille pour rechercher les restes de l’avion. J’ai pu lui donner notre idée la plus précise de l’endroit où pourrait se trouver le bateau et comme vous le savez, ils ont réussi à le trouver rapidement, il était très près de cette position. J’étais surpris qu’ils le trouvent aussi vite. Mais les photos ont confirmé ce que je pensais, l’avion a frappé l’eau avec beaucoup d’angle et à très grande vitesse.

Le Geo Ocean III, navire du Bureau britannique d’enquête sur les accidents aériens, sur les traces de l'épave de l'avion qui transportait Emiliano Sala.
Le Geo Ocean III, navire du Bureau britannique d’enquête sur les accidents aériens, sur les traces de l'épave de l'avion qui transportait Emiliano Sala. - Jon Le Ray/AP/SIPA

Nous n’avons toujours aucune trace du corps du pilote. A-t-on une chance de le retrouver un jour ?

Ça arrive que des corps réapparaissent de l’eau après six à huit mois, parfois même plus. Mais je ne pense pas, après un an, qu’on puisse le retrouver. Pourquoi nous n’avons pas trouvé de restes de lui ? C’est difficilement explicable mais l’avion a touché l’eau à très grande vitesse et le nez en premier donc il a été sujet à une pression énorme au moment de l’impact. Soit il a été éjecté à ce moment-là, soit il a été brisé puis son corps serait sorti de l’avion une fois dans l’eau.

Il arrive parfois que des touristes viennent sur les lieux d’un drame dans une sorte de « pèlerinage ». Avez-vous vu cela à Guernesey ?

Pas que je sache, peut-être en verra-t-on pour les un an. La famille, en revanche, voulait absolument voir où l’avion avait été vu pour la dernière fois. Je les ai emmenés moi-même pour survoler la zone. Je ne sais pas si ça les a aidés, je l’espère.