Open d’Australie : « Ça bloque au niveau des poumons »… Deux Français en qualifs racontent l’enfer de Melbourne

TENNIS Chloé Paquet et Mathias Bourgue se sont entraînés ce matin en vue de leur premier match de qualif' pour l’Open d’Australie, mercredi

William Pereira

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Jakupovic a été contrainte à l'abandon en raison des émanations toxiques
Jakupovic a été contrainte à l'abandon en raison des émanations toxiques — ESPN
  • La ville de Melbourne est polluée par les fumées toxiques des incendies qui ravagent la région.
  • Les qualifications de l’Open d’Australie ont commencé lundi malgré l’air irrespirable. Une joueuse a abandonné et un ramasseur de balles a fait un malaise.
  • Contactés par 20 Minutes, Chloé Paquet et Mathias Bourgue, tous deux engagés à Melbourne, parlent de conditions de jeu très difficiles.

Mardi matin, Melbourne s’est réveillé sous un amas de fumée grisâtre, fruit toxique des incendies qui ravagent une grande partie de l’Australie, poussant la ville à conseiller à ses habitants de rester cloîtrés chez eux. La consigne s’étend aux animaux : même les courses hippiques ont été annulées à cause de l’atmosphère étouffante. L’indice de qualité de l’air est monté jusqu’à 350 – pour vous donner une idée du désastre, Paris et son indice à 40 passent pour de la haute montagne – bref, vous l’aurez compris, les conditions sont hostiles. C’est donc en toute logique que l’organisation de l’Open d’Australie a décidé de maintenir le premier tour des qualifications.

La première victime de cette hérésie s’appelle Dalila Jakupovic, suffocante et contrainte à l’abandon. « Les points étaient de plus en plus longs et je ne pouvais pas respirer sur le court. Je ne pouvais pas rester debout, a regretté la joueuse en conférence de presse. J’avais vraiment peur. J’avais peur de m’effondrer, c’est pour ça que je me suis mise par terre. Je ne pouvais plus marcher. » Un ramasseur de balles a également fait un malaise. Mais à part ça, le directeur du tournoi Craig Tiley est à deux doigts de dire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

« Vous pouvez aller sur plusieurs sites et plusieurs applications qui vous donneront une mauvaise grille de lecture de la situation. Pour éviter ça, nous avons pris la décision, avant le début des qualifications, d’avoir des données précises sur le site que nous collectons en temps réel. Nous avons des appareils de mesure de la qualité de l’air sur le site. Nous suivons l’avis d’experts médicaux indépendants, de spécialistes environnementaux et de scientifiques. » L’avis des joueurs semble compter un peu moins et certains commencent à s’en inquiéter, à commencer par Chloé Paquet et Mathias Bourgue. Contactés par 20 Minutes, les deux Français jouent mercredi leur premier tour de qualif' à Melbourne et ne savent pas à quelle sauce ils seront bouffés.

Quelles sont les conditions à Melbourne, comment y respire-t-on ?

Chloé Paquet : C’est une journée un peu bizarre aujourd’hui. On se réveille, on voit que le ciel, ça va pas du tout, que c’est hyper voilé. On voit quand même à dix mètres mais moi j’ai un appartement et c’est vrai qu’au loin, on ne voit pas du tout. Je jouais pas aujourd’hui, j’avais juste un practice de prévu à 11 heures. Aucune news du tournoi, on commence à se contacter avec les autres joueurs pour voir si on peut aller taper la balle. On arrive sur le site et à 9h30 comme si de rien n’était on nous dit’oui, oui vous pouvez jouer’. Tout le monde tapait, tous les courts étaient pris. Et là quand on tape, ça allait ce matin, mais c’est vrai qu’à la fin on avait du mal à respirer quand il y avait un échange assez long. Avec ma partenaire, on s’est dit que c’était pas facile, que ça grattait un peu la gorge, qu’on commençait à avoir mal à la tête.

Avant...après
Avant...après - Chloe Paquet

On parle aux autres joueurs, on se dit que c’est un peu bizarre, que c’est pas évident de respirer et après manger je suis allée voir quelques matchs pour voir comment ça se passait dont celui de Jakupovic, qui est une amie. On voyait que c’était très compliqué pour les joueuses de respirer, on les voyait à chaque fois pliées en deux pour récupérer leur souffle. Et à un moment donné, on voit Dalila qui ne peut plus continuer et tout de suite, ils l’arrêtent et disent « jeu, set et match » alors qu’elle menait 6-4 et balle de 6-6. Donc c’était assez étonnant. Je suis allé voir un autre match, c’était (Eugénie) Bouchard, les deux joueuses étaient gênées. On voyait que c’était très dur physiquement.

Mathias Bourgue : Jusqu’à aujourd’hui ça allait plutôt pas mal. Jeudi, quand je suis arrivé à Melbourne, il n’y avait pas de quoi s’inquiéter. Pour tout dire, je trouvais limite que dans les journaux, on en faisait trop. Mais hier soir en fin de journée, ça a commencé à se dégrader. Là, on voit moins bien, un peu comme en Chine quand il fait beau mais que c’est quand même couvert. Et ce matin au réveil on voyait rien. On apercevait péniblement les buildings des courts. Ils ont attendu les premiers échauffements pour décider de repousser les premiers matchs. Après une heure d’échauffement avec Nico Mahut, on a senti que ça bloquait au niveau des poumons. On se fatigue très rapidement. C’est une fatigue comparable à une consommation excessive de cigarettes qui vous ferme les poumons. 

Au niveau de l’organisation du tournoi, ça se passe comment ? Ils ont communiqué avec vous ?

C.P : Aucune nouvelle. En voyant les radars de la qualité de l’air, on voit qu'elle n’est pas bonne et qu’ils nous laissent jouer, que toutes les activités à Melbourne sont annulées mais que nous le tennis on fait un peu comme si de rien n’était. Cet après-midi, ça avait l’air très compliqué. Je suis retournée à mon appartement et on a attendu la programmation qui vient de sortir. Aucun message pour demain, tout est maintenu. Donc voilà, je suis censée jouer en troisième rotation, demain à partir de 10 heures.

M.B : Ce matin, ils ont repoussé les matchs d’une heure parce que les conditions étaient censées s’améliorer. Les organisateurs nous disent qu’ils ont engagé des mecs spécialistes en qualité de l’air, des météorologistes pour voir si c’est jouable ou pas mais c’est dommage qu’on ne prenne pas en compte le ressenti des joueurs. Il y a plus de joueurs inquiets que de joueurs sereins, certains ont déjà interrogé l’ATP, sans réponse.

Vous avez eu des recommandations d’ordre médical, sur le port d’un masque, ou autres ?

C.P : Non, personne nous dit de porter de masque ou quoi que ce soit. Maintenant, on voit quand même que sur Twitter les joueurs commencent à gronder. On voit même des joueurs du tableau qui disent que c’est pas normal qu’on joue. Il y a même Svitolina qui a tweeté. Après est-ce que des joueurs comme Roger (Federer) ou Djoko peuvent faire quelque chose ? Oui, je pense. Il n’y a qu’eux qui peuvent faire changer les choses. Mais on se pose la question, si les matchs de tableau se joueraient avec des conditions comme ça. Les qualifs, ils s’en fichent un peu plus…

M.B : Je n’ai pas eu de recommandations médicales, aucune consigne. Il n’y a eu aucune communication sur ça. A tout moment, les matchs peuvent s’arrêter. C’est tout. Tous ceux qui s’échauffaient avant 9 heures, on nous a dit que c’était sous leur responsabilité. Le gros tableau commence dans une semaine, nous les qualifs on n'est pas considérés comme importants donc ils s’en fichent un peu. Après oui, si ça ne s’améliore pas et qu’un Federer ou Nadal dit qu’il n’est pas en mesure de jouer à 100 %, peut-être que sa voix portera. Mais en attendant…