MMA: Entre exil, combats à l'étranger et système D, le quotidien galère des combattants pros français

REPORTAGE En attendant l'encadrement du MMA en France, les combattants tricolores galèrent plus ou moins pour vivre

William Pereira

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A droite, Francis Carmont, combattant UFC français, exilé au Canada (2014)
A droite, Francis Carmont, combattant UFC français, exilé au Canada (2014) — DAVID GANNON / AFP

C’est l’histoire d’une question posée par un Twittos lambda, Jordan, à Roxana Maracineanu, invitée début avril sur le plateau de RMC Sport. « Allez-vous légaliser les compétitions de MMA en France » ? Osé. Des années que des journalistes la posent, des années qu’ils prennent des murs dans la gueule. Et lui, il obtient une réponse immédiate de la ministre des Sports. « La compétition au niveau national pourra être autorisée si toutefois les fédérations se proposent et que le mariage arrive à bien se faire ».

Traduction : on pourra parler championnats nationaux quand le processus d’encadrement du MMA par une ou plusieurs fédés aboutira. Lecture entre les lignes : la ministre veut sortir les arts martiaux mixtes de leur quarantaine, conclusion logique d’une mission parlementaire qui avait débouché sur un observatoire pendant deux ans. « Aucun ministre n’avait directement évoqué auprès des médias sa volonté de légaliser le MMA. Roxana Maracineanu a lancé le go pour une accélération du processus », se réjouit le président de la CFMMA Bertrand Amoussou, contacté par 20 Minutes. Enthousiasme partagé par l’ancien combattant UFC et patron de l’AFMA, Cyrille Diabaté, les réserves en plus.

Pour le moment c’est juste un sentiment de joie modérée. Ça fait 15 ans, 20 ans qu’on milite pour la légalisation, on a eu des annonces dans le passé, on a eu plein d’espoir, on s’est réjoui et finalement c’est tombé à l’eau. »

Comme en 2016, lorsque Thierry Braillard, alors secrétaire d’État chargé des Sports, prend un arrêté interdisant toute compétition incluant « coups de poings, coups de pieds, coups de coudes et coups de genoux visant un combattant au sol ». Un bras d’honneur à peine dissimulé au MMA après l’organisation du premier gala d’arts martiaux mixtes au cirque d’hiver un an plus tôt, vécu par Braillard comme un véritable affront.

Passeport allemand, exil au Canada, combats en Pologne

Le cage encounter 4 – c’est son nom – avait permis à Karl Amoussou, frère et élève de Bertand, de jouer à domicile. Un combat expéditif remporté sur une clé de talon au premier round. S’il avait su qu’un arrêté l’empêcherait de se battre dans son pays jusqu’à nouvel ordre, il aurait peut-être fait durer le plaisir. Dégoûté par tant d’ingratitude, Karl troque le bleu-blanc-rouge pour la bannière allemande. « Je n’ai jamais accepté et n’accepterai jamais d’être traîné dans la boue, je n’ai jamais accepté que l’on m’insulte. Or la décision qui vient d’être prise est une insulte directe à toute la communauté du MMA », se justifiait-il dans une lettre datée de fin 2016.

Franco-allemand en exil en Suisse depuis 2017, Amoussou n’est pas seul dans la catégorie des expat’ : l’ancienne judokate Morgane Ribout a un temps créché en terres helvètes et le combattant UFC Francis Carmont vit au Canada. Le Français expliquait il y a encore quelques jours pour le site de l’organisation américaine que « ce n’est pas évident lorsqu’on est français d’évoluer au plus haut niveau. » D’où l’exil, même si ce choix de vie semble avoir fait son temps après l’exode moyennement fructueux de la décennie précédente. Le coach Fernand Lopez (MMA Factory) estime aujourd’hui à « même pas 1 % » la part de pros partis voir si l’herbe est plus verte ailleurs. Le reste galère à domicile et se bat à l’extérieur. Cas d’école avec Salahdine Parnasse. A 21 ans, le Mbappé des arts-martiaux mixtes (invaincu en 12 combats) jongle entre la plomberie, les entraînements à Aubervilliers et les combats en Pologne où il arrête des carrières de champions pour des événements KSW, l’UFC locale. Des histoires improbables, on en trouve à la pelle dans le MMA tricolore pour peu qu’on gratte.

Deals avec McDo pour des sacs de glace

L’absence de reconnaissance de la discipline dans l’Hexagone prive les athlètes de subventions autant qu’elle effraye le privé. Bertrand Amoussou en a fait l’expérience avec la CFMMA. Celle-ci avait tapé à l’œil de la marque de boissons énergisantes Monster mais le sponsoring n’a jamais pu se faire, une histoire de filiale. Monster dépend en France du groupe Coca-Cola, et Coca n’était pas chaud pour passer un pacte avec le diable : « ils nous ont dit "non, on ne peut pas, vous êtes un sport interdit en France donc on ne peut pas prendre le risque de s’afficher avec vous". » Avec cet argent, l’ancien judoka aurait pu pallier l’absence de championnat national en organisant des journées de détection pour repérer des talents, les envoyer aux championnats continentaux/mondiaux, et lancer des carrieres. Un système expérimental qu’Amoussou avait réussi à mettre en place par le passé grâce à de l’argent tombé du ciel.

J’avais un mécène privé qui s’appelle Astrid Bellon, une de mes élèves, qui aimait ce que je faisais à la CFMMA et qui avait les moyens. Et donc je mettais cet argent à disposition des athlètes, qui ont pu partir trois fois à Las Vegas, aux championnats d’Europe, deux fois à Bahrein pour les championnats du monde. Cet argent était à disposition et on faisait partir en fonction de l’argent qu’elle me donnait. »

L’ancien judoka peut toujours se rabattre sur son réseau, passer un coup de fil au-delà des frontières et recommander un ou deux gars, mais ça ne change rien à la réalité : « c’est beaucoup plus difficile de percer quand on est français ». Dans la pratique quotidienne, c’est dur, aussi. Certaines structures ou athlètes en voie de professionnalisation vont jusqu’à faire preuve d’une certaine créativité pour pallier le manque d’oseille. Amoussou, toujours. « Il y a certains combattants qui me racontent que pour avoir de la glace pour récupérer, sur une entorse, sur un bobo, ils sont obligés de faire un deal avec le McDo d’à côté. Vous voyez où on en est. »

Pas a priori aux salles ultra-sophistiquées des States dépeintes par Cyrille Diabaté : « en Californie il y a par grande ville je ne sais combien de salles luxueuses de MMA qui ont leur sponsor, qui travaillent en partenariat avec des marques. » En France, il n’y en a qu’une, la MMA Factory de Fernand Lopez (sponsorisée par Reebok). L’exception qui confirme la règle. Lopez, justement :

Les athlètes s’entraînent comme des professionnels en France dans le MMA factory, Vous avez un pôle sport axé sur la performance, un pôle médical qui compte un kiné, un osthéo, un médecin, un pôle de préparation avec plusieurs préparateurs physiques diplômés de haut niveau, vous avez le pôle préparation mentale avec trois préparateurs mentaux très ancrés dans le très haut niveau. Et on compte des coachs, beaucoup sont bénévoles, mais aussi des coachs de très haut niveau diplômés dans tous les sports de combat pour venir entourer [la section] MMA car le MMA n’a pas encore son propre diplôme en France. »

Les combattants français de la MMA Factory ont beau s’entraîner « comme des pros », ils n’en restent pas moins amateurs. Sur les 70 athlètes pros revendiqués par la structure, une bonne cinquantaine est en double-emploi, parce que le MMA vous apporte des pains dans la tronche, moins à la bouche. Amoussou : « Parce que tu n’as pas de sponsor chez toi, tu ne peux pas te balader avec le nom d’une marque sur ton survêtement, ça te prive de quelques centaines d’euros pour compenser la perte de ne pas travailler et donc de t’entraîner librement pour pouvoir préparer les compétitions… Si tu veux t’entraîner, c’est difficile, faut que tu trouves un boulot avec des horaires aménagés. »

A droite, le Français Salahdine Parnasse arrête des carrières au fin fond de la Pologne. Il n'a que 21 ans.
A droite, le Français Salahdine Parnasse arrête des carrières au fin fond de la Pologne. Il n'a que 21 ans. - KSW

Salahdine Parnasse a bien réussi à se dégager une semaine pour s’atteler à préparer son main event dans la catégorie featherweight en Pologne à la fin du mois, mais la reconnaissance du MMA en France pourrait lui permettre de poser définitivement sa caisse à outils. « Le jour où ça va être légalisé, un marché va se créer et il y aura un boom extraordinaire », se réjouit déjà Cyrille Diabaté.

De l’importance d’être reconnu

Enthousiasmante financièrement, l’annonce de la ministre des Sports ne l’est pas moins sur le plan humain. Bertrand Amoussou : « Cette annonce est importante pour n’importe quel combattant qui souhaite faire du MMA. On ne parle même pas de compétition, juste du simple fait de dire "oui je fais du MMA" sans qu’on nous réponde "mais c’est pas ce sport qui est interdit ?", parce que jusqu’à maintenant c’est ce qu'il se passait. »

Pour l'heure, l'annonce de Maracineanu n'est rien d'autre qu'un gage de bonne foi. Reste encore à savoir quelle fédération répondra à l'appel de la ministre à « héberger » le MMA. Si tant est qu'il y en ait eu un. Le président de Confédération française des arts martiaux et des sports de combat (CFAMSC) et de la Fédération française de lutte (FFL), Alain Bertholom, disait au début du mois ne pas être au courant d'une telle démarche. Certaines problématiques sociétales sensibles restent par ailleurs à résoudre. Celle, par exemple, de la radicalisation par le sport qui a récemment fait l’objet d’une rencontre entre les différents acteurs du MMA français, l’UFC et un interlocuteur du gouvernement selon nos informations. Il n'y a qu'une fois ces obstacles franchis que les arts martiaux mixtes pourront s'imposer définitivement sur notre territoire. Et l’histoire retiendra que tout a commencé par un tweet de Jordan.