Arts martiaux mixtes: Dix raisons qui expliquent pourquoi le MMA n’explose pas en France

SPORTS DE COMBAT L’Etat s’oppose notamment à l’essor de la discipline dans l’Hexagone…

Vincent Barros

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Conor McGregor face à Nate Diaz, le 5 mars 2016 à Las Vegas.
Conor McGregor face à Nate Diaz, le 5 mars 2016 à Las Vegas. — Eric Jamison/AP/Sipa

L’octogone ne passe pas dans l’Hexagone. La cage grillagée où se tabassent les combattants de MMA (Mixed Martial Arts), symbole d’ensauvagement pour les nantis, cristallise les débats autour de l’implantation de ce sport sulfureux en France. Sans parler des frappes au sol : leurs détracteurs – le ministère des Sports en premier lieu – les voient comme « une atteinte à la dignité humaine », leurs adeptes comme un moyen, et non une fin en soi, de placer une attaque.

Bref, tandis que le MMA explose partout dans le monde, y compris chez nos voisins européens, en France, on boxe encore avec les mots. Pourtant, plusieurs Français sont ou ont été des champions (comme Cheick Congo ou Cyrille Diabaté) sous contrat avec l’ Ultimate Fighting Championship (UFC), la plus grosse organisation de combats d’arts martiaux mixtes. Deux d’entre eux iront combattre dimanche en Croatie, à défaut de pouvoir le faire chez nous. 20 Minutes vous explique pourquoi.

1. Parce qu’en France, on prend les combattants pour des « fous »

Francis Ngannou et Cyril Asker figurent à la carte de l’UFC 86 à Zagreb. Le premier, surnommé « Predator », s’entraîne à la MMA Factory de Paris, le second, « Silverback », à la Bushido Academy d’Avignon. « Bien sûr que c’est un rêve de combattre un jour en France », lance ce dernier, contraint depuis douze ans « d’aller affronter tout le temps les mecs à l’étranger, parfois chez eux, dans un contexte tendu ». « Le blocage du MMA en France complique les carrières des Français, regrette Asker, commercial dans l’automobile. On paye notre réputation. Les gens nous prennent encore pour des fous qui se tapent dessus. Ils n’ont qu’à pousser la porte de l’académie du coin pour se prouver le contraire. »

2. Parce qu’on croit, à tort, que le MMA est interdit 

« La rumeur court depuis des années que c’est interdit, mais c’est complètement faux », affirme Fernand Lopez, boss de la MMA Factory et coach de Francis Ngannou. « Vous ne trouverez aucun article dans le code du sport qui interdise le MMA, en effet, confirme Tatiana Vassine, du cabinet RMS Avocats, spécialisé en droit du sport. Me Vassine précise que la seule disposition qui ait jamais été prise en matière de combats en « cage » est une recommandation du Conseil de l’Europe de 1999 portant sur les « traitements inhumains ou dégradants ». « Elle est non seulement totalement dépassée, mais elle n’a surtout aucune valeur légale », précise l’avocate. Cette recommandation vise les combats libres (ce qui n’est pas le cas du MMA, qui dispose d’une réglementation spécifique) et n’a jamais été transposée en droit national.

3. Parce que l’Etat lui refuse une reconnaissance

La seule interdiction dont est frappé le MMA concerne sa représentation légale en France. Le ministère des Sports a toujours refusé son agrément ou sa délégation aux fédérations impétrantes. C’est le cas pour la Commission française de mixed martial arts (CFMMA), présidée par l’ancien judoka Bertrand Amoussou, et la Fédération de pankration et des arts martiaux mixtes (FPMMA), dirigée par Gérard Garson, ancien patron de la fédé de karaté. Selon ce dernier, 20 000 personnes pratiquent le MMA en France, les entraînements étant autorisés depuis 2008.

L'équipe du MMA Factory chez BeIN Sports

Posté par WICKED ONE sur mercredi 17 février 2016

4. Parce que le lobbying anti-MMA des autres fédés est efficace

Aux dires de tous, c’est l’un des freins principaux à l’essor du MMA en France. « Le ministère ne veut pas nous autoriser, car ce serait la porte ouverte à une fuite des licenciés d’autres fédérations (judo, karaté, boxe, lutte…) vers la nôtre, qui est attractive, assure Gérard Garson. J’ai vu que le secrétaire d’Etat aux Sports, Thierry Braillard, préparait en novembre un décret contre notre discipline. C’est bien, ça fera plaisir au lobbying des autres fédés. Chacun défend son pré-carré, après tout. Moi, je suis plus libéral, j’accepte la concurrence. »

5. Parce qu’on associe encore le MMA au free fight

Combattant de 1989 à 2004, Mohamed Temmar a connu les débuts en France du free fight, ancêtre du MMA. « En 1993, date du premier UFC, on pouvait dire que tout était permis, assure celui qui est aujourd’hui vice-président de la FPMMA. Depuis, notre sport s’est réglementé, avec des catégories de poids, le port des mitaines. Les coups aux parties ou à la colonne vertébrale ont été interdits, tout comme les vrilles aux genoux. » Temmar, ancien promoteur lui-même, précise qu’on utilise notamment le site Sherdog, qui référence les stats des combattants, pour monter des événements. « Ça permet d’éviter d’envoyer un jeune au casse-pipe face à un gros costaud. »

6. Parce qu’on pense que le MMA est plus « traumatisant »

A la vue de certains UFC, soyons honnêtes, difficile d’imaginer que les combattants en réchappent sans séquelles. « Un sport de combat est violent par essence, répond Mohamed Temmar. Et les mecs sont pros, donc volontaires et entraînés. » Gérard Garson, lui, est formel. « Le MMA n’est pas plus traumatisant que d’autres sports, comme le foot, le rugby ou la boxe », assure le chirurgien cervico-facial et ancien médecin fédéral dans le karaté, qui a « corrigé sur le tatami des centaines et des centaines de fractures du nez » en vingt ans de carrière. « Des statistiques médicales de l’UFC le prouvent, d’ailleurs, mais les politiques ne l’entendent pas. Ils préfèrent pointer les frappes au sol, sauf qu’elles sont moins dangereuses que les coups portés debout, car moins puissantes. »

7. Parce qu'un dialogue de sourds règne entre l'Etat et le monde du MMA

« On est face à un dogme bien éloigné de la réalité du terrain et qui rend toute discussion impossible, déplore Gérard Garson. On est pourtant prêts à discuter, à adapter les règles du MMA à la France. On a des profs qui sont bien formés. Je n’ai d’ailleurs eu aucun mal à trouver une mutuelle pour assurer le MMA. Ils ne sont pourtant pas fous les assureurs, ils ne veulent pas perdre de l’argent. »  « Il y a un débat autour du MMA et j'y suis très ouvert, assurait pourtant Thierry Braillard, le secrétaire d'Etat aux Sports, au Parisien fin septembre. C'est un phénomène sur lequel on n'est pas aveugle. Le combat mixte existe déjà en France. Il s'agit du pancrace, où les soumissions sont autorisées mais pas les coups au sol. Le MMA, lui, n'est pas reconnu comme une discipline. »

8. Parce qu’il est très difficile de monter des combats

Pendant des années, Mohamed Temmar a tenté de monter des galas de MMA. « A chaque fois, la veille, on est venu me retirer les clés de la salle sur décision préfectorale. On m’expliquait que notre événement pouvait générer des troubles à l’ordre public. » « La motivation est lapidaire, enchaîne Me Vassine. Car chaque manifestation de MMA est particulière, avec sa sécurité, ses arbitres, son dispositif médical…. Si ces points ne sont pas respectés, la manifestation peut légitimement être interdite. Mais refuser son organisation parce que c’est du MMA, c’est illégal. »

9. Parce que le seul gala de MMA organisé en France a créé un petit scandale

Oui, un gala de MMA a bien eu lieu en plein Paris, au Cirque d’Hiver, le 19 septembre 2015. « On voulait faire un coup politique pour montrer que le MMA n’est pas interdit et que les choses avancent enfin », déclare Fernand Lopez, l’un des organisateurs. « Cette manifestation a fait sauter des verrous, convient Me Vassine. On a déposé un dossier suffisamment complet pour obtenir une autorisation, et elle a été obtenue. Ça a été un succès total, la salle était comble. » « Je n’aime pas être roulé dans la farine », avait réagi après coup Thierry Braillard, très irrité. Le secrétaire d’Etat aux Sports avait alors enclenché une enquête administrative, qui a fait pschitt : La préfecture, qui n’avait pas répondu dans les dix jours, avait tacitement autorisé la manifestation.

10. Parce que l’UFC ne veut pas s’engager dans le bourbier français

« Après le gala au Cirque d’hiver, dont la bonne tenue était scrutée par l’UFC, j’ai eu une réunion avec le responsable du développement de la franchise en Europe, assure Fernand Lopez. Il me l’a confirmé : l’UFC aimerait organiser un évènement en France, à Bercy par exemple. Mais elle aimerait que l’envie soit réciproque. Or, ce n’est pas le cas. L’UFC ne veut pas mettre des millions d’euros en jeu au risque de les perdre au dernier moment. Le monde entier lui est ouvert, pourquoi l’UFC viendrait-elle s’embourber en France dans une embrouille politico-juridique ? ça lui ferait une mauvaise publicité. »