Jean-Michel Blanquer et Roxana Maracineanu: «Les après-midi des élèves pourraient être libérés pour la pratique sportive»

INTERVIEW Les ministres du Sport et de l’Education ont répondu aux questions de « 20 Minutes » et évoqué la mise en place prochaine d’expérimentations pour modifier les rythmes scolaires et faire plus de place au sport

Propos recueillis par Nicolas Camus et Bertrand Volpilhac

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Les ministres Maracineanu et Blanquer interrogés par 20 Minutes
Les ministres Maracineanu et Blanquer interrogés par 20 Minutes — ©Philippe DEVERNAY
  • Dans le cadre de la semaine olympique et paralympique destinée à promouvoir la pratique sportive chez les jeunes, 20 Minutes a pu réaliser une interview croisée de la ministre des Sports Roxana Maracineanu et de celui de l’Education et de la jeunesse Jean-Michel Blanquer.
  • Quelle place pour le sport dans les rythmes scolaires ? Dans le parcours des élèves ? Quels débouchés ? 20 Minutes a posé toutes ces questions aux ministres.
  • Jean-Michel Blanquer a annoncé la mise en place d’expérimentations pour redefinir les rythmes scolaires en écoles et collèges, donnant plus de place au sport.

C’était le souhait le plus cher des dirigeants de Paris 2024, avant même d’obtenir l’organisation des Jeux olympiques. Que le sport et tout ce qu’il véhicule, des bienfaits pour la santé à une meilleure capacité de concentration, de la notion de collectif au dépassement de soi, infuse davantage dans la société. Le valoriser commence par l’école, évidemment. Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Education Nationale, et Roxana Maracineanu, ministre des Sports, dévoilent ensemble pour 20 Minutes les aménagements qu’ils souhaitent mettre en place pour le sport scolaire, avec notamment des expérimentations pour repenser les rythmes scolaires dans les écoles et les collèges.

Quelle doit être la place du sport à l’école ?

Jean-Michel Blanquer : Le sport est un sujet central pour l’école. On a besoin d’enfants qui entrent à l’école en confiance, et pour cela il faut un épanouissement complet de la personnalité. Cela inclut la dimension corporelle et toutes les valeurs véhiculées par le sport : l’esprit d’équipe, le respect d’autrui, le dépassement de soi, l’engagement. Pour cela nous devons nous appuyer sur le sport scolaire pour franchir un nouveau palier.

Roxana Maracineanu : Le ministre de l’Education Nationale a été la première personne que je suis allée voir après avoir été nommée [en septembre]. Personnellement, j’ai connu des difficultés à mener de front mon double projet, sport et études. C’est la première dimension qui m’intéresse aujourd’hui en vue des JO. Les sportifs qui vont participer aux Jeux en 2024 à Paris, doivent pouvoir se dire que tout ce qu’ils mettent en œuvre pour y arriver sera reconnu. Que leur parcours sera valorisé quand ils passeront un entretien d’embauche. Ainsi, qu’ils deviennent des champions ou pas, leur savoir sera pris en considération par le monde professionnel.

Il y a un vrai déficit de reconnaissance, de culture sport, en France ?

RM : Nos sportifs ont réussi à avoir de très bons résultats malgré les difficultés. On essaie sans cesse d’améliorer des choses, de créer des ponts, des liens, de la reconnaissance, mais nous ne sommes pas encore là où l’on rêverait d’être. Ce dont nous avons envie au ministère des Sports, et je crois que Jean-Michel Blanquer est d’accord avec cela, c’est que l’on puisse reconnaître un parcours sportif qui va de la maternelle à l’après bac.

JMB : Il y a deux sujets, celui des champions d’une part et de l’ensemble des élèves d’autre part. Je n’oppose pas les deux, ils sont vertueusement liés car ils nous aident à faire progresser la culture sportive à l’école au profit de tous. Le parcours de l’élève va valoriser tous les engagements sportifs de l’enfant, à l’école et en dehors. Je défends une vision complète du temps de l’enfant, non cloisonnée entre les ministères. C’est dans cet esprit que le Plan mercredi a été lancé à la rentrée 2018. Ce parcours pourrait démarrer dès la maternelle et appeler, à titre expérimental, des aménagements dans le temps scolaire de l’élève. Je pense par exemple aux après-midi qui pourraient être libérés pour la pratique sportive.

Vous envisagez là de faire évoluer les rythmes scolaires ?

JMB : Nous travaillons effectivement avec le ministère des Sports sur des aménagements du temps scolaire afin de laisser une place plus importante au sport. Ce projet, « confiance et sport », s’adressera aux écoles et aux collèges qui souhaitent l’expérimenter. Je vais en discuter prochainement avec le ministre de la Culture pour voir comment nous pourrions intégrer la dimension culturelle à ce projet.

A quelle fréquence ? Un après-midi par semaine, par exemple (lire notre encadré en pied d’article) ?

JMB : Non, ce serait plus que cela. L’appel à projets est en train d’être travaillé avec les deux ministères. On demandera aux écoles et aux collèges intéressés de nous dire ce qu’ils ont envie de faire. Toutes les formules sont envisageables dès lors que la priorité à l’apprentissage des savoirs fondamentaux à l’école primaire est respectée. L’école de la confiance, cela signifie que nous voulons un élève épanoui grâce à ses connaissances, mais aussi sa sociabilité et sa santé physique et psychologique.

Quel doit être le but de la pratique du sport à l’école ? La question de la performance est délicate, est-ce qu’on a le droit de dire aux élèves « gagner, c’est bien » ?

JMB : Bien sûr. Je veux que tous les enfants réussissent et aient envie de gagner. Amener l’enfant à se dépasser, à accomplir des performances, n’est pas contradictoire avec le fait de dire que le sport doit concerner tout le monde. Car la première des victoires au sport c’est d’améliorer ses performances personnelles. C’est d’ailleurs dans la culture des professeurs d’EPS de l’Education nationale. Tout le monde s’engage, ensuite chacun essaie de se dépasser. C’est une bonne valeur, si elle n’est pas assimilée à de l’individualisme.

RM : Ça ne peut pas se faire seul. Ma vision, ce n’est pas la victoire pour la victoire. Ça, c’est ce qu’on lit dans les journaux une fois qu’on a gagné. Mais pour y arriver, il faut progresser. Cette notion de progrès m’a habité en tant que personne puis de championne. Je suis toujours allée vers des endroits que je ne connaissais pas. J’ai toujours voulu me dépasser, oser. A 16 ans, quand j’ai gagné mes premières médailles aux championnats de France, je ne rêvais pas des Jeux olympiques. Je ne savais même pas ce que c’était. On peut se dire que si les élèves connaissent cette histoire parce qu’ils l’ont entendu à l’école, tout cet écosystème de la performance fonctionnera encore mieux.

Les ministres Maracineanu et Blanquer interrogés par 20 Minutes
Les ministres Maracineanu et Blanquer interrogés par 20 Minutes - ©Philippe DEVERNAY.

Avec la réforme du bac, l’EPS ne sera plus un enseignement de spécialité. Le signal envoyé, alors que l’obtention des JO doit impulser une dynamique en faveur du sport, est-il le bon ?

JMB : L’EPS n’a jamais été un enseignement de spécialité puisque les spécialités sont créées avec le nouveau bac. L’importance de l’EPS ne diminue pas car elle fait partie du tronc commun et à ce titre est valorisée dans le nouveau baccalauréat comme le français, l’histoire-géographie, l’enseignement scientifique… Il y a un volontarisme pour le sport. Parmi les sept matières qui sont dans le tronc commun des enseignements en première et en terminale vous trouvez l’EPS. C’est un message fort. Si c’était un enseignement de spécialité, ce ne serait pas obligatoire pour tous les élèves. Pour ceux qui souhaitent approfondir, nous allons développer les CHASE (classes à horaires aménagés pour sportifs d’excellence) au collège et les sections sportives au lycée. Il y aura 1.000 nouvelles sections sportives ou classes à horaires aménagés sur la durée du quinquennat.

RM : Nous ne sommes pas dans l’image. C’est sûr que pour ceux qui sont sportifs, s’ils avaient pu avoir grâce à cela une meilleure note au bac, ça aurait été super. Mais là n’est pas l’essentiel. Nous voulons que les élèves démarrent le sport dès le plus jeune âge et qu’il y ait un lien fort entre le monde sportif et ce qu’il se passe à l’école. C’est là où l’on veut œuvrer.

Concrètement, un élève pourra-t-il obtenir son bac grâce à son excellence dans un sport ?

JMB : Bien sûr. C’est déjà en partie le cas, et cela va être accentué. Le développement des sections sportives va dans ce sens.

L’un des problèmes de la prise en considération du sport à l’école ne tient-il pas dans le peu de débouchés qu’il offre ?

RM : Le problème vient du fait que l’on ne considérait que les débouchés provenant de la filière Staps. Or, il existe aussi d’autres filières, et nous n’avons pas assez de jeunes qui se dirigent vers les Brevets professionnels, qui permettent par exemple de devenir éducateurs sportifs. C’est un secteur en forte demande. Nous travaillons étroitement avec le ministère de l’éducation nationale pour renforcer la complémentarité entre nos filières de formation et nos qualifications. L’objectif est d’élargir le champ des métiers du sport pour mieux répondre aux besoins que nous avons identifiés et aux aspirations de ceux qui s’y destinent.

Pour le grand public, faire « un métier du sport » c’est soit sportif de haut niveau, soit professeur d’EPS. Comment changer cette perception ?

JMB : Nous y travaillons. Nous pensons déjà à la création d’un BTS consacré aux métiers du sport. Ce sujet est travaillé en ce moment même avec le ministère de l’Enseignement supérieur.

RM : L’Onisep (Office national d’information sur les enseignements et les professions) a sorti l’année dernière un guide consacré aux métiers du sport. Il n’existait pas avant dans les centres d’information et d’orientation. Nous voulons également créer un guide pour les jeunes qui se destinent à une pratique sportive, qu’ils sachent où ils peuvent s’orienter après le bac pour mener à bien leur double projet. Cette continuité fait défaut aujourd’hui, on constate une baisse notable de l’activité sportive entre l’école et l’université.

JMB : La réforme de la voie professionnelle ouvre des opportunités. Nous allons développer des campus professionnels​, et certains seront dédiés aux métiers du sport. Cela va de pair avec la nouvelle politique de l’internat que j’annoncerai bientôt, dont un des éléments structurants sera la dimension sportive.

Pouvez-vous annoncer une échéance pour ces campus professionnels ?

JMB : Nous serons en mesure de faire une cartographie des campus d’ici à quelques semaines.

RM : J’ajoute que la création de l’Agence nationale du sport est complémentaire à tout cela. L’idée est d’implanter des parlements du sport dans chaque région, où toutes les collectivités pourront discuter de ce que l’on peut faire sur ce territoire précis. La nouveauté avec cette Agence, c’est que le monde économique y est représenté. Les entreprises pourront faire connaître leurs besoins et les métiers en développement dans le domaine du sport, cela participera aussi à des débouchés plus grands.

 

Une expérimentation lancée dès la rentrée prochaine?

Le gouvernement souhaite mettre en place dès la rentrée prochaine cette expérimentation. Les élèves iraient le matin en cours et l’après-midi serait réservé à la pratique sportive. L’expérimentation concernerait, à minima, les collèges. Elle sera lancée à une échelle importante, sur la base du volontariat des établissements. L’appel à candidatures sera lancée prochainement.