#MeToo: «L'omerta dans le sport existe», selon la ministre Roxana Maracineanu

UN AN APRES La ministre de la Jeunesse et des Sports a répondu aux questions de «20 Minutes» sur le thème des violences sexuelles dans le monde du sport... 

Propos recueillis par Nicolas Camus

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Roxana Maracineanu, ministre des Sports, sur le perron de l'Elysée, le 24 septembre 2018.
Roxana Maracineanu, ministre des Sports, sur le perron de l'Elysée, le 24 septembre 2018. — Lewis JOLY/SIPA

Depuis le début de l'affaire Weinstein, il y a un an, le monde du sport a été absent des débats sur le harcèlement et les violences sexuelles. En tout cas en France. Aucun athlète de renom n’a apporté son écot au hashtag #MeToo ou #BalanceTonPorc et, surtout, rien n’est venu du ministère de la Jeunesse et des Sports pour faire un état des lieux, aider à libérer la parole et réfléchir à la prévention.  Roxana Maracineanu, nommée le 4 septembre dernier en remplacement de Laura Flessel, admet pour 20 Minutes l'omerta qui règne dans le milieu et veut croire que cela va bouger.

La libération de la parole qui a suivi l’affaire Weinstein n’a pas concerné le milieu du sport. Est-ce que cela vous étonne ?

Oui, cela m’étonne parce qu’il n’y a pas de raison que le sport échappe à ce type de comportement, de harcèlement ou de violence sexuels. Cela touche tous les pans de la société.

Votre prédécesseure, Laura Flessel, assurait qu’il n’y avait pas d’omerta. Le pensez-vous aussi ?

Je ne sais pas quelle était précisément la position de mes prédécesseurs, mais la mienne, c’est que cette omerta existe. Et que l’on va tout faire pour que tous les acteurs du sport soient sensibilisés à cette problématique.

D’où vient ce silence, selon vous ?

Il y a une difficulté de la part des acteurs de terrain à savoir comment réagir quand cela arrive. Il faut se mettre à la place des dirigeants de clubs. Reconnaître qu’il s’est passé quelque chose, c’est mettre en péril l’existence de l’association. C’est donc tout à fait compréhensible, mais pas du tout acceptable. Une autre raison est que c’est inhérent au sport. Dans certaines disciplines, pour pouvoir enseigner la pratique, on doit être en contact physique avec les personnes, et notamment les femmes ou des mineurs. La frontière peut être floue, pas assez bien expliquée. J’aimerais aider les acteurs à poser la limite du geste, de la parole, du regard, du comportement en général, au bon endroit. Pour ne pénaliser ni l’enseignement de la discipline, ni ce lien social que le sport doit créer.

La formation des éducateurs n’aborde pas cette question. Est-ce normal ?

Des modules existent aujourd’hui, mais n’ont pas de caractère obligatoire. Les encadrants ont la liberté d’insister ou non sur le sujet, il n’y a pas d’évaluation en fin de parcours et cette problématique n’est pas explicitement abordée au moment du passage du diplôme. Or, ce sont des choses très importantes. L’éducateur est en position d’autorité par rapport à la personne qu’il encadre, il doit en être conscient et savoir où se situent les dérives.

Allez-vous modifier les programmes pour que ces formations collent davantage à l’air du temps ?

Ce n’est pas une question d’air du temps. Ce problème a toujours existé, c’est simplement qu’aujourd’hui on en parle plus. Nous allons saisir cette opportunité pour renforcer notre collaboration avec les autres ministères. Le Premier ministre est particulièrement impliqué sur ces questions, je vais me servir de ça pour porter ce message important pour le monde du sport. Il n’a peut-être pas été considéré comme tel avant, mais moi, je le trouve important. A notre niveau, c’est vraiment dans la formation et la prévention que l’on peut être plus actif et plus efficace. En portant ce discours au travers des médias et par les actions que l’on va mettre en place, j’espère aussi que les victimes vont se sentir plus considérées et que cela va libérer la parole.

Quelle priorité allez-vous donner à ces questions dans votre action au gouvernement ?

Une priorité haute. Dans les prochains mois, nous allons d’abord essayer de diffuser plus largement les outils qui existent. Il existe un guide qui explique pour les associations et pour les victimes quel comportement adopter en cas de problème, mais il n’est peut-être pas assez connu et lu. Ensuite, il y a un plus gros chantier, qui est d’adapter ces modules de formation pour les rendre plus importants pour les éducateurs, les dirigeants et les bénévoles. Nous voulons qu’ils soient vraiment efficaces. Nous souhaitons également encourager la dénonciation de ces comportements. Et pas que de la part des victimes. Si vous entendez autour de vous que cela arrive, il ne faut pas fermer les yeux, il faut le signaler, même si vous n’êtes pas personnellement concerné. Nous travaillerons aussi à renforcer notre collaboration avec des gens de terrain, comme « Colosse aux pieds d’argile », qui sont en avance sur ces sujets.

Est-ce un avantage d’avoir été sportive de haut niveau, comme vous, pour vous attaquer à cette question ?

Bien sûr. Je viens du milieu, j’ai pu réfléchir à toutes ces problématiques, en voir, en connaître autour de moi. Lors de mon travail associatif sur le terrain après ma carrière, j’en ai également rencontré beaucoup. J’ai pu observer dans les associations cette envie d’en parler publiquement qui se confronte à la contrainte de devoir continuer à exister. On s’incite nous-mêmes à mettre ça sous le tapis, et ce n’est pas bien.

Aux Etats-Unis, des sportives très connues ont raconté ce qu’elles avaient vécu. Est-ce qu’il manque cette parole en France ?

Peut-être, oui. Mais c’est une démarche personnelle. S’il y a des personnes qui ont besoin et envie d’en parler, on les encouragera à le faire, mais ça doit venir d’eux. En encourageant nous-mêmes l’ouverture du monde sportif sur ce sujet, les victimes vont peut-être se rendre compte qu’elles peuvent être des exemples en portant cette parole et aider les personnes moins connues à le faire aussi.