Ligue 1: Le PSG, «L'Equipe», les médias... Itinéraire d'une relation chaotique qui tourne au «véritable bras de fer»

FOOTBALL Le club parisien interdit aux journalistes du quotidien sportif d'assister à ses conférences de presse depuis près d'un mois...

Julien Laloye (avec W.P.)

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Thomas, Nasser, et un petit ajout maison.
Thomas, Nasser, et un petit ajout maison. — FRANCK FIFE / AFP

Atmosphère de défiance bon enfant du côté de Saint-Germain-en-Laye, ce mardi après-midi. Quelque peu honteux à l’entrée du centre d’entraînement, nous observons avec la docilité fourbe d’un ambassadeur de petit pays le nouvel affront fait à notre confrère de l’Equipe. Le pauvre vient de s’enquiller 45 minutes de bagnole pour constater qu’il n’est pas le bienvenu à la conférence de presse de veille de match contre Guingamp, comme depuis trois semaines et cet article publié dans le quotidien :   « Fair-play financier : le PSG contraint de perdre Kylian Mbappé ou Neymar en cas de sanctions ? ».

Cette fois, l’huissier n’a pas pris la peine de se déplacer, c’est toujours ça pour la planète. Un mot gentil d’une petite main du club, entre deux politesses sur les vacances des uns et des autres.

- « Je demande à chaque fois les gars, mais ce n’est toujours pas pour aujourd’hui. Vous voulez que je vous appelle la prochaine fois avant la conf ?

- Si tu veux, mais on viendra quand même pour vérifier qu’on ne rentre pas. »

La charte distribuée aux suiveurs du PSG samedi dernier.
La charte distribuée aux suiveurs du PSG samedi dernier. - D.R/20 minutes

 

L’honneur est sauf, toutefois : la menace de boycott généralisé évoquée la veille est restée dans le silo à missile. La charte distribuée samedi aux suiveurs du club a fini par sauter grâce au travail de sape entrepris par l’UJSF, le syndicat qui défend les intérêts des journalistes sportifs en France. Il faut dire qu’on a failli recracher notre frangipane en la lisant l’autre jour. Entre autres joyeusetés :

  • « L’accès au centre d’entraînement est interdit sans l’autorisation préalable du département communication du club »
  • « Toute prise de parole ne peut se faire qu’avec l’autorisation préalable du département communication du club »
  • « Toute demande d’interview également doit être adressée au département communication du club ».

 

Un texte pas assumé bien longtemps. « Excès de zèle », « mauvaise coordination interne », souffle-t-on du côté des dirigeants parisiens, prêts « à réécrire ladite charte » dans des conditions plus acceptables pour toutes les parties. Dont acte ? En conférence de presse, les journalistes devaient cependant demander l’autorisation avant de poser une question mardi à Thomas Tuchel.

Une charte de bonne conduite prestement retirée

Voilà pour l’état actuel des rapports entre les médias français et le PSG. Un état où le président de l’UJSF est obligé de déployer des trésors de diplomatie pour qu’un collègue de L’Equipe puisse demander à Tuchel ce qu’il a pensé du match de Neymar à Pontivy, le PSG ne pouvant pas faire la police aussi facilement en Coupe de France.

Précision utile pour ce qui suit : 20 Minutes ne fait pas partie des suiveurs les plus réguliers du club parisien. Les grands matchs au Parc et la campagne de Ligue des champions déplacements compris, mais pas de rapport quotidien ni de demandes d’entretiens one to one avec les joueurs. Quelque chose d’une relation cordiale, teintée d’indifférence polie du côté du PSG.

Paris pas seul en Europe

Une anecdote qui nous ramène au sujet, tout de même. En cinq ans, aucun retour sur nos articles, en dehors d’un texto de la com' du club pour se plaindre d’une reprise d’un sujet du journal espagnol El Pais, sur la mauvaise entente supposée entre Neymar et Cavani après le penaltygate l’an passé. Sujet signé Diego Torres, qui, coïncidence amusante, est lui-même interdit de présence au centre d’entraînement du Real Madrid, le club qu’il suit au quotidien. Enfin, moins privé de présence que de questions. Voilà six mois qu’il lève la main en vain lors des points presse pour qu’on lui donne la parole, une première en 20 ans. Pour vous dire que le PSG n’est pas le seul grand club européen à agir de la sorte.

Il y a une tendance majeure des très grands clubs à vouloir contrôler les informations qui sortent sur eux, estime notre confrère. Le Real Madrid est l’exemple le plus évident en Espagne, puisque les conférences de presse sont contrôlées en amont, avec des journalistes qui collaborent d’une manière ou d’une autre à la chaîne du club. Ceux qui sont indépendants n’ont jamais la parole, ou alors une fois sur dix. Ce qui se passe au PSG ne m’étonne pas du tout. Les dirigeants parisiens sont les meilleurs imitateurs du Real Madrid. Ils ne croient pas du tout à une information indépendante qui aille contre leurs intérêts. »

Il suffit de creuser cinq minutes sur les internets pour comprendre que la liberté de la presse n’est pas le concept le mieux partagé dans les clubs de foot. Entre Ferguson qui refuse de parler à la BBC pendant sept ans à cause d’un reportage sur le business de son fils, ou Benfica qui bannit plusieurs médias de la salle de presse à cause « de leur ligne éditoriale », le PSG avait des modèles à (ne pas) suivre. En France aussi, d’ailleurs, et certaines mauvaises langues ont souligné que la corporation a déjà su être plus solidaire en région, au moment de boycotter la présentation d’un Klasnic à Nantes par-ci, où la conf d’un Tousart à Lyon par-là.

Des médias dépendants du PSG

Mais il faut tenir un raisonnement honnête jusqu’au bout. Le PSG n’est pas un club de L1 comme un autre. C’est un ovni dans le paysage médiatique français, à la dimension largement internationale. Les joueurs eux-mêmes s’affranchissent parfois de l’institution pour faire leur com' via leurs réseaux sociaux où ils sont suivis par facile 40 milliards de personnes, et si le PSG a envie de faire parler Thiago Silva, il balance une interview sur son site qui sera reprise partout et c’est réglé. Alors que de plus en plus de médias internationaux s’intéressent au club depuis l’arrivée des Qataris, les canaux de diffusion de l’information ont changé pour tout le monde.

Quand je suis arrivé au service des sports du Parisien en 2011, nous étions sur le rythme d’une interview par semaine, explique Ronan Folgoas, suiveur du club pour le quotidien. On n’avait pas toujours le joueur demandé mais on en avait un, et c’était notre régime habituel depuis plusieurs années. A partir de 2012/13, les stars arrivent et c’est à ce moment que le rythme a commencé à diminuer. »

Pourtant, il faut bien continuer à parler du PSG, et même de plus en plus, au vu de sa nouvelle place en Europe. Il y a quelques jours l’Equipe faisait le bilan de ses Unes en 2018 : 87 consacrées à l’actualité parisienne une année de Coupe du monde gagnée par la France. Soit une centaine à prévoir en 2019, grosse maille. Le PSG est aujourd’hui moins dépendant des médias sportifs que l’inverse, et surfe sur l’impression de bashing ressentie par certains supporters parisiens, qui préfèrent parfois se tourner vers des médias se revendiquant parisianistes.

« J’ai le sentiment d’un véritable bras de fer, soupire un observateur du conflit. Le PSG sortirait grandi en mettant fin à cette interdiction. Je ne vois pas qui s’y retrouve là-dedans à part quelques fanatiques. Ce ne sont pas les clubs qui doivent décider de la ligne éditoriale d’un journal. »

Tuchel dédramatise

L’Equipe, justement, refuse de communiquer officiellement sur le sujet depuis l’édito du 11 décembre dernier, dans lequel la direction entendait « continuer à informer comme elle le fait depuis des années, avec sérieux, distance et sans compromission ». Du côté de l’état-major parisien, certaines voix imaginent « une relation qui va finir par rentrer dans l’ordre ». Voilà pour la version optimiste, puisque d’autres ne voient qu’une seule issue possible à la vendetta du club, « avoir la peau du directeur de la rédaction, Jérôme Cazadieu ».

Une situation qui désole Francis Graille, président du club au moment de la fameuse affaire de la taupe sous l'ère Halilhodzic. « Je suis bien placé pour savoir que le contexte parisien est très compliqué. Bien sûr on ne peut pas laisser tout dire dans les journaux si c’est faux, mais de là à penser qu’il y a une campagne de déstabilisation contre le club, je ne sais pas. Les mesures coercitives sont toujours contre-productives. Il vaut mieux voir les médias comme des partenaires plutôt que des adversaires. »

Une chose est sûre, le coup de grâce ne viendra pas de Tuchel, toujours d’une affabilité remarquable, même quand on lui demande innocemment comment il juge sa relation avec les médias français : « Je pense qu’elle est bonne, professionnelle. Ce n’est pas la partie que je préfère mais ça fait partie de mon travail. Et puis quand il y a un problème, je fais semblant de ne pas comprendre. » Pour le coup, l’entraîneur allemand savait parfaitement où on voulait l’emmener. Bien répondu.