Affaire Souleymane Diawara: La justice traite-t-elle différemment les footballeurs professionnels?

FOOTBALL Le procès de Souleymane Diawara pour complicité d'extorsion se tiendra ce jeudi à Digne-les-Bains. L'ancien footballeur de l'OM sera-t-il jugé comme un justifiable ordinaire?  

Jean Saint-Marc

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Benzéma, Tapie, Courbis, Diawara... Quand le foot s'invite à la barre.
Benzéma, Tapie, Courbis, Diawara... Quand le foot s'invite à la barre. — Photos : SIPA. Montage : 20 Minutes
  • Les footballeurs sont très « méfiants » vis-à-vis du monde de la justice.
  • Certains pensent être considérés avec plus de sévérité par les magistrats et les policiers. Mais rien ne prouve qu'ils soient traités différemment par les tribunaux. 

Le procès de Souleymane Diawara, prévu initialement en octobre dernier, se tiendra ce jeudi. Nous vous reproposons donc cet article. Le procès sera par ailleurs live-twitté par notre journaliste, sur le compte @JeanSaintMarc

C’est l’une des premières questions du président du tribunal. Quelle est votre profession ? Quand les mots « footballeur professionnel » résonnent dans la salle, les oreilles se dressent. Elles sont d’ailleurs souvent plus nombreuses que d’habitude. Alors que le procès de Souleymane Diawara pour « complicité d’extorsion » se déroule ce jeudi à Digne-les-Bains, une question se pose : la justice a-t-elle tendance à traiter plus sévèrement les footballeurs pros, comme ces derniers ont tendance à le penser ?

« Quand un footballeur est en garde à vue, les journalistes sont informés avant son avocat », s’agace en effet le conseil d’un footballeur. Pierre Le Bonjour, avocat de l’attaquant Odsonne Edouard confirme : « Les médias étaient au courant dès son arrestation, avant même que lui soit notifiée sa garde à vue ! Les policiers ont instantanément jugé que le dossier était médiatique. J’aurais préféré que ça se passe autrement. »

Odsonne Edouard, qui évoluait alors au TFC, a été condamné à quatre mois de prison avec sursis pour avoir tiré sur un passant avec un pistolet à billes, en février 2017. Sévère, selon Pierre Le Bonjour : « Pour moi, c’est une évidence : il a été jugé différemment parce qu’il était footballeur. Les juges ont été plus sévères, parce qu’il y a cette idée que les joueurs de football doivent être des exemples pour les jeunes. »

« Quand on dit foot, on pense instantanément que le prévenu est richissime ! »

Pierre Le Bonjour se souvient aussi d’une caution établie en milliers d’euros, « parce que quand on dit foot, on pense instantanément que le prévenu est richissime ! » « Avec les prévenus qui évoluent dans le monde du football, les juges optent peut-être plus rarement pour des privations de liberté, note Frédéric Monneret, ancien avocat de Rolland Courbis et de plusieurs dirigeants impliqués dans l’affaire des comptes de l’OM. En revanche, les sanctions pécunières sont plus lourdes, parce que ce sont des personnes qui brassent beaucoup d’argent ! »

Les confortables ressources des footballeurs leur permettent aussi, parfois, de s’arranger avec les plaignants. Yann M’Vila, par exemple, avait choisi en septembre 2010 de reconnaître directement sa culpabilité dans une affaire de violence, afin d’éviter un procès forcément médiatique.

Régler les litiges « à leur façon »

« Les footballeurs vivent dans un petit milieu un peu paranoïaque, qui se méfie de tout, y compris de la justice, explique le journaliste Mathieu Grégoire, auteur du livre Les Parrains du foot*. Dans beaucoup d’entourages, et c’est au cœur de l’affaire Diawara, on retrouve cette idée qu’il faut régler le litige en direct, à leur façon. Plutôt que de porter plainte. » Dans le cas de Souleymane Diawara, le « litige » est une dette de 50.000 euros et la « façon » de le régler en direct est l’envoi d’une équipe de cinq costauds au domicile d’un garagiste indélicat, accusé d’avoir encaissé le chèque sans jamais livrer la voiture promise.

Accusé de complicité d’extorsion, Souleymane Diawara sera placé en détention provisoire, aux Baumettes, au printemps 2015. « Certains amis de Souleymane Diawara ont eu le sentiment qu’il a fait deux mois et demi de prison parce qu’il était footballeur, que le juge voulait ''se le farcir'', reprend Mathieu Grégoire. Ses demandes de remises en liberté n’étaient pas examinées… Alors cette idée d’un acharnement est un sentiment assez répandu dans l’entourage de Diawara. »

Un sentiment d' « acharnement »

L’histoire date un peu, mais le footballeur du PSG Patrice Loko avait lui aussi ressenti un « acharnement » après une nuit d’ivresse (et de déprime) qui s’était terminée en garde à vue, en juillet 1995. « Toutes les cinq minutes, un flic passait devant ma cellule et m’allumait, me chambrait, a-t-il raconté récemment à SFR Sport. Moi, je leur répondais. Et quand une femme flic a fait pareil, je ne me suis pas dégonflé, j’ai baissé mon pantalon. Elle a porté plainte et tout est sorti dans les journaux. »

« Dans la plupart des témoignages que nous avons recueillis pour le livre, les policiers et les magistrats sont plutôt cools », précise au contraire Mathieu Grégoire, qui cite par exemple les attentions des enquêteurs venus interpeller l’ancien footballeur de l’OM Bernard Pardo, « coincé » à son domicile : « Ils ne lui ont pas passé les menottes et lui ont laissé le temps de mettre un survêt' pour être à l’aise, alors qu’il avait quand même un calibre sous l’oreiller. »

Pour Mathieu Grégoire, si les footballeurs peuvent parfois faire l’objet d’un traitement particulier, c’est « quand il y a un problème de forme plus que de fond. » Le correspondant de L’Equipe à Marseille illustre : « La justice et le foot, ce sont deux mondes qui ne se comprennent pas. Les footballeurs peuvent avoir une attitude supposée hautaine ou arrogante… Juste parce qu’ils n’ont pas les codes pour répondre à un juge. »

« Jugé comme un justiciable classique »

Lors d’une confrontation entre Djibril Cissé et les deux cerveaux présumés de l’affaire de la sextape de Mathieu Valbuena, un des prévenus s’était ainsi emporté : « A force de faire des têtes avec le ballon, ça lui a coupé le câble de l’intelligence ».

Lors de son procès, Patrice Loko avait au contraire « fait profil bas », se souvient le journaliste Michel Henry, chroniqueur judiciaire à Libération à l’époque. Alors que le parquet réclamait six mois de prison avec sursis, le tribunal avait finalement décidé de le dispenser de peine, considérant ses troubles psychiatriques comme une circonstance atténuante. Pour Michel Henry, Patrice Loko « a été jugé comme un justiciable classique, ni accablé parce qu’il était footballeur, ni privilégié ».

* Les Parrains du foot, par Mathieu Grégoire, Brendan Kemet et Stéphane Sellami, éditions Robert Laffont (2018).