«Les parrains du football»: «La fascination des voyous pour les footballeurs est réciproque», explique Brendan Kemmet

INTERVIEW Dans «Les parrains du football», publié ce jeudi, trois journalistes dévoilent comment le monde du football a été infiltré par le grand banditisme…

Propos recueillis par Thibaut Chevillard

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Du PSG en passant par l'OM, aucun club ne semble épargné (illustration)
Du PSG en passant par l'OM, aucun club ne semble épargné (illustration) — PHILIPPE HUGUEN / AFP
  • Le livre Les parrains du football, paru ce jeudi, explique comment le banditisme a mis la main sur le foot français.
  • Les auteurs, Mathieu Grégoire, Brendan Kemmet et Stéphane Sellami, ont enquêté durant trois ans sur ce milieu, ont interrogé une centaine de personnes, se sont procuré des documents inédits.
  • Ils dévoilent notamment les relations qu’entretiennent certains joueurs avec des voyous, révèlent que des clubs ont tissé des liens avec des organisations criminelles.

Extorsion de fonds, matchs truqués, règlements de compte… Dans leur livre *, les journalistes Mathieu Grégoire, Brendan Kemmet et Stéphane Sellami explorent la face sombre du football. Un monde gangrené par le banditisme depuis plusieurs décennies, dans lequel des voyous très connus des services de police et de la justice côtoient des stars du ballon rond dans des boîtes de nuit branchées ou dans des bars à chicha. Un univers où l’argent coule à flots, suscitant l’intérêt des voyous de toutes sortes. Pour en savoir plus, 20 Minutes a interrogé Brendan Kemmet, l’un des trois auteurs et fin connaisseur de la criminalité organisée.

Les parrains du foot, paru le 13 septembre 2018

Pourquoi avez-vous eu envie de consacrer un livre à ce sujet ?

Nous avions remarqué que, depuis des années, des voyous gravitaient dans l’entourage de footballeurs, plus ou moins médiatiquement. Nous voulions savoir pourquoi, comprendre quel était l’intérêt des uns et des autres et comment ce phénomène perdurait. Par exemple, un homme comme Jean-Luc Barresi [un agent de joueur fiché au grand banditisme depuis 2006, comme l’indiquait l’émission Pièces à conviction en juin dernier] a été « signalé » comme étant un ancien voyou depuis des années. Pourtant il est resté très longtemps dans le milieu du football. On a entendu des gens dire qu’ils allaient faire le ménage, mais cela n’a pas été forcément fait, même aujourd’hui.

Benzema, Nasri, Matuidi… Le livre évoque notamment les relations étroites qu’entretiennent des joueurs avec des voyous, souvent issus des cités. Comment se rencontrent-ils ?

Ils ont les mêmes centres d’intérêt, sortent dans les mêmes boîtes de nuit, se rencontrent dans des restaurants branchés, sur les plages de la côte d’Azur… La fascination des voyous pour les footballeurs est réciproque. Certains joueurs, notamment ceux qui n’ont pas une structure familiale très forte autour d’eux, sont captivés par ce monde qu’ils ont découvert au cinéma, dans les films hollywoodiens. De l’autre côté, nous avons le sentiment que chaque voyou de cité important veut avoir son entrée dans ce milieu médiatique qui les attire.

Avoir un footballeur connu à sa table, c’est très valorisant pour eux. Ces derniers les invitent au stade voir des matchs, leur offrent des maillots dédicacés… En outre, ils ont aussi compris, comme leurs aînés du banditisme classique il y a une trentaine d’années, qu’il y avait beaucoup d’argent à se faire dans ce milieu. Les agents, par exemple, brassent des sommes faramineuses ! Alors eux aussi veulent leur part du gâteau.

Justement, le rôle des agents paraît particulièrement opaque…

C’est là où tout se passe : ce sont eux qui brassent l’argent, qui négocient les transferts. On le voit avec Gilbert Seau, dont on parle beaucoup dans le livre. Il a été le mentor de Jean-Luc Barresi qu'il a fait rentrer dans le football. Le monde des agents regorge aussi de délinquants en col blanc ; il faut voir les montages financiers réalisés sur certains transferts, qui passent par des paradis fiscaux. En France, il faut une licence pour exercer, mais ce n’est pas le cas à l’étranger, on peut ainsi très bien agir sur un transfert depuis un autre pays. Il y a aussi des gens qui utilisent des hommes de paille. Ce qui est sûr, c’est qu’aucun club n’est épargné.

Les journalistes Mathieu Grégoire, Stéphané Sellami et Brendan Kemmet
Les journalistes Mathieu Grégoire, Stéphané Sellami et Brendan Kemmet - Patrice Normandat

L’Olympique de Marseille semble, à la lecture du livre, particulièrement touché. Pour quelle raison ?

Tout commence lorsque Bernard Tapie investi de l’argent pour monter une équipe de folie, transformant les joueurs en stars mondiales. Or, les gens qui l’ont aidé, qui ont parié sur lui, avaient d’autres ambitions autour de l’ancien président de l' OM, notamment politiques. Marseille, c’est aussi une ville où tous les milieux se mélangent. C’est un grand village et les gens peuvent pénétrer plus facilement au cœur du club.

Nous démontrons pour la première fois, preuves à l’appui, la présence du gang corse de la Brise de mer au sein de l’OM lors de la période Tapie. On explique que l’affaire OM-VA, la tentative de subornation de témoin du coach de Valenciennes, a été pilotée en partie par cette équipe et par des voyous, ce qui n’avait jamais été dit. Cela explique pourquoi des joueurs comme Jean-Pierre Papin ou Robert Pirès passaient leurs vacances en Corse…

Mais Marseille n’est pas le seul club confronté à ce genre de problème…

Je veux souligner que ce n’est pas un livre à charge contre Marseille ou l’OM. L’un des coauteurs, Mathieu Grégoire, vit même là-bas et c’est une ville que j’adore. Il n’y a pas de parti pris anti marseillais ou pour un autre club. Des supporters du club nous demandent pourquoi on ne parle pas du Qatar, mais ce n’est pas le sujet de notre livre. Nous, on parle de bandits. Il y en a à Marseille, il y en a à Paris, alors on parle d’eux.

Est-ce difficile d’enquêter sur cet univers ?

C’est l’omerta. Très peu de joueurs ont accepté de nous parler, sans doute par manque de courage. Le seul footballeur qui a accepté de répondre à nos questions, c’est Patrick Blondeau. Les relations qu’entretiennent les joueurs avec les voyous, c’est un vrai tabou. C’est quelque chose dont il ne faut pas parler. Certaines relations entre joueurs et voyous sont avérées. Quand Franck Ribéry rencontre un voyou, tout le monde à Marseille est au courant. Mais quand on interroge les gens, il n’y a plus personne…

*Les Parrains du foot, de Mathieu Grégoire, Brendan Kemmet et Stéphane Sellami. Editions Robert Laffont, ISBN/9782221188781, 418 pages, 21 euros
 

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