Coupe du monde 2018:  L’Espagne est-elle en train de perdre son style (et de perdre tout court)?

FOOTBALL Le premier tour a montré les tensions internes au sein d’un groupe qui n’est pas toujours d’accord sur la meilleure façon de jouer…

Julien Laloye

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Iscoa  félicite Iniesta après sa passe décisive face au Maroc.
Iscoa félicite Iniesta après sa passe décisive face au Maroc. — OZAN KOSE / AFP

De notre envoyé spécial à Moscou,

La dernière fois qu’on s’est intéressés à l’Espagne dans ce Mondial ? Il n’avait même pas encore commencé. Lopetegui viré à coups de pied aux fesses la veille du match d’ouverture pour avoir annoncé son arrivée au Real Madrid après la compétition. Quelle formidable journée. Espagne-Portugal, ensuite. Un triplé de CR7, mais une Roja souveraine comme si elle n’avait pas bougé depuis l’inquisition. Noté, on passe à autre chose. Erreur de débutant. L’équipe de Hierro se retrouve là où elle voulait être, contre la Russie pour un 8e de finale abordable dimanche à Moscou, mais pas comme elle voulait, traversée d’incertitudes de part en part.

De l’école Barça à l’école Real ?

Ce qu’on voit ; des erreurs individuelles qui se refilent comme Ebola d’Iniesta à De Gea, en passant par Ramos et Piqué. Ce qu’on ne voit pas, la nature du mal : le modèle qui a fait de l’Espagne la meilleure sélection du monde depuis dix ans en train de foutre le camp. Plus exactement : des courants contraires qui se rentrent dans la gueule à l’intérieur du groupe, comme à l’extérieur. D’abord, l’arrière-plan politique, qui nous ramène directement à l’épisode Lopetegui. L’ancien sélectionneur était plus ou moins soupçonné de favoriser les intérêts madrilènes en sélection et de faire le rabatteur via son agent Jorge Mendes. Une musique de fond supportable jusqu’à sa signature au Real. Le président de la Fédération a considéré que le soupçon serait trop fort [Pourquoi Ramos est il le seul à le défendre ouvertement ? Pourquoi donner autant d’importance à Isco ? Quel rôle pour Asensio ?].

L’arrière-plan sportif, qui en découle directement. Le centre de gravité du foot espagnol se déplace du Barça vers le Real. Explication : l’Espagne a choisi de jouer comme le Barça il y a dix ans, au prix d’une lutte idéologique sans merci, déjà, pour qui se souvient des heures passées par Xavi à convaincre Aragonès qu’il fallait arrêter d’évoluer en contre. Un souci : le Barça suit la trajectoire de l’Espagne. Deux équipes qui proposent un jeu alléchant, mais qui explosent dans les matchs à élimination directe. D’où l’idée de virer de bord en suivant la ligne directrice du Real Madrid, vainqueur de trois des quatre dernières ligues des champions. En gros : une équipe vertigineuse qui ne maîtrise pas grand-chose, ni dans le rythme, ni dans la possession, mais une équipe qui fait mal sur ses temps forts.

Les répercussions de cette vague de fonds sur le terrain, pour être plus clairs.

  • Diego Costa qui s’affirme dans son profil de déménageur, malgré son incapacité à intégrer le jeu comme il est entendu par Iniesta, Silva, ou Jordi Alba
  • Isco qui est partout et nulle part à la fois, obligeant Iniesta et Silva à compenser et à renoncer à voir le ballon
  • Le débat entre Koke et Thiago au milieu pour accompagner Busquets. D’un côté la patte Simeone, récupération agressive et progression rapide vers l’avant, de l’autre l’école Barça et ce qu’elle représente encore.

 

Au milieu du gué, Fernando Hierro. Le pauvre n’a rien à faire là. L’ancien défenseur du Real pensait administre l’héritage de Lopetegui et voir jusqu’où ça pouvait le mener. Le voilà sommé de trancher entre les deux lignes de forces qui s’affrontent. Certains le soupçonnent d’avoir déjà choisi : témoin, cette vieille interview ressortie du grenier à poussière alors qu’il n’était même pas directeur technique de la sélection. Il y encensait Isco, originaire de Malaga, comme lui : « C’est un joueur qui a besoin de se sentir important, et de sentir la confiance de l’entraîneur. Imaginez combien il vaut sur le marché actuel ? ». Avec Hierro, le milieu madrilène a joué trois fois 90 minutes, quand Iniesta a dû mal à finir un match sans être remplacé.

L’équipe est la sélection qui fait le plus de passes

Une critique a porté plus que les autres au pays. Celle de Bernd Schuster, qui possède l’avantage d’avoir joué dans les deux camps : « Hierro n’est pas un coach. Il n’a pas l’expérience de ce niveau. C’est difficile pour lui de prendre des décisions fortes. L’équipe a été construite par quelqu’un d’autre, et il ne fait pas les bons changements, il ne sait pas comment réagir ». L’entraîneur n’est pas aidé par ses joueurs. Carvajal dit qu’il défendra jusqu’à la mort ? Il ajoute qu’Isco est indispensable à cette équipe. « Quand le match se complique, c’est lui qui prend les choses en main. Il ne se cache pas. Il se démarque, il cherche des positions de passe, de tirs de centres, je crois qu’on ne peut pas lui demander plus que ça ».

Duel de western avec Thiago, qui a dû voir les chiffres comme nous : La Roja est encore l’équipe qui réussit le plus de passes dans cette Coupe du monde, loin devant le peloton (2277).

« On veut que l’équipe ait la possession du ballon pour désarmer petit à petit l’adversaire et se créer des occasions. La confiance fait tout. Je sors de ma chambre le matin et je vois à mes côtés Andrès [Iniesta], Busi [Busquets], le gardien incroyable que nous avons [De Gea], et Piqué aussi ! On est tous là. Il faut qu’on se regarde les uns et les autres et qu’on se dise que la solution est là : ça dépendra de la confiance qu’on a nous et la confiance qu’on a dans le coéquipier ».

Les médias espagnols chargés de mettre tout ça en musique ne savent plus ou se mettre. On en a surpris quelques confrères en train demander à l’attaquant russe Artem Dzyuba si l’Espagne était favorite de son 8e de finale contre une Sbornaya qui a montré de grosses lacunes dès que l’adversité a monté d’un cran en poules. « Les Espagnols seront beaucoup plus concentrés contre nous que contre l’Iran ou le Maroc ». Un autre a demandé son avis à Roberto Martinez, le coach espagnol de la Belgique : « Je pense que tout le monde voit l’Espagne de la même manière, à savoir un favori pour la victoire finale. C’est une sélection qui a toute l’admiration du monde pour la façon dont elle établi son style de jeu ces dernières années ». C’est tout le problème : le style est en train de changer, et dans l’air, la vague sensation d’une équipe qui court à sa perte..