Coupe du monde 2018: «Laissez-nous entrer dans les stades», la banderole qui va changer la vie des femmes en Iran?

FOOTBALL Des activies iraniennes profitent des matchs de la sélection en Russie pour tenter de lever l'interdiction faite aux femmes d'assister à des matchs de foot au stade, avec les hommes...

Julien Laloye

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Une supportrice iranienne maquille une jeune fille avant le match contre le Maroc à Kazan.
Une supportrice iranienne maquille une jeune fille avant le match contre le Maroc à Kazan. — ATTA KENARE / AFP

De notre envoyé spécial à Moscou,

Il y a longtemps qu’on avait cessé de croire aux vertus diplomatiques des grandes compétitions sportives, puis le rapprochement entre les deux Corées entrepris aux JO d’hiver nous a pris de cours. Dans ces conditions, comment ne pas se laisser séduire par le combat des femmes iraniennes à la Coupe du monde ? Tout est parti d’une banderole, passée de mains en mains lors de la rencontre face à au Maroc. Celles des hommes, pour ne pas mettre en danger les instigatrices de l’initiative. Son message ? « Soutenez le combat des Iraniennes pour rentrer dans les stades de foot ».

« Le plus beau jour de ma vie »

Astar*, qui a encore des étoiles dans les yeux, avait tout concocté dans son coin. C’était la première fois qu’elle assistait à une rencontre de son équipe nationale au stade. En Iran, où elle réside, les femmes ont l’interdiction de pénétrer dans un stade depuis 1981, conséquence de la révolution islamique de 1979. « J’ai imaginé si longtemps que ce serait le meilleur jour de ma vie. Les odeurs en apercevant la pelouse, les sons, l’atmosphère, c’était incroyable. J’ai pensé à toutes mes amies qui auraient voulu être avec moi. C’est un rêve pour nous de venir ensemble, un jour ». Tara Sepehi Far était là aussi. Elle estime que 30 % des 15 000 supporters de la #TeamMelli venus encourager les leurs à Saint-Pétersbourg étaient des femmes, « certaines avec le voile, d’autres sans ».

Tara incarne malgré elle dix ans de recul de la lutte féministe à Téhéran. Elle nous raconte qu’elle a dû s’exiler aux États-Unis après les grandes manifestations de 2009, quand elle a été brièvement arrêtée avant d’être condamnée par un tribunal de Téhéran. C’est à Washington qu’elle s’est transformée en activiste pour l’ONG Human Rights Watch. La jeune femme ne peut que déplorer à distance les décisions toujours plus conservatrices du pouvoir iranien. Cela fait 40 ans que les femmes ne peuvent plus voir un match de foot avec les hommes ? Depuis 2014, elles ne peuvent plus non plus assister à des matchs de volley ou de basket dans des enceintes sportives.

« Paradoxalement, c’est cette interdiction qui a provoqué une prise de conscience en Iran, raconte Astar. On a commencé notre combat sur les réseaux sociaux en 2005, à une époque ou même la société intellectuelle iranienne n’était pas prête à laisser les femmes rentrer dans les stades. La plupart des gens sont nés après leur révolution, ils avaient intégré dès leur enfance que les femmes n’allaient pas au foot. Mais ne plus aller au basket ni au volley, c’était nouveau. L’exclusion des femmes des espaces publics est devenue une préoccupation majeure de la société iranienne ».

La pression est montée d’un cran ces derniers mois, sous l’effet conjugué des Iraniennes plus courageuses que la moyenne, celles qui se rendent au stade déguisées en homme et qui s’en félicitent sur les réseaux sociaux, et plus étonnamment, du voisinage. En septembre dernier, un match qualificatif contre la Syrie a laissé un goût amer aux commentateurs TV, lesquels se sont sentis obligé de souligner à l’antenne qu’il était quand même dommageable que des femmes syriennes soient visibles dans les tribunes, pendant que les Iraniennes étaient cantonnées dans leurs appartements. En janvier, c’est l’Arabie Saoudite, aussi rétrograde en la matière jusqu’ici, qui a ouvert pour la première fois une partie des tribunes du grand stade de Riyad au public féminin.

Une diffusion sur écran géant annulée à Téhéran

A Téhéran, où les performances de l’équipe nationale en Russie sont célébrées comme il se doit par le pouvoir politique (le président s’est mis en scène en train de regarder le match dans son salon avec un maillot sur les épaules), les autorités avaient mollement promis une diffusion sur écran géant pour toutes et tous dans l’immense stade Azadi (100 000 places). Annulée au dernier moment. « Aucune raison n’a été avancée, croit savoir Tara. Apparemment, il y a eu des tests avec des petits écrans disséminés dans la ville, et une diffusion à Azadi est toujours dans les cartons pour le match contre l’Espagne, mais rien n’est encore certain ».

Une petite victoire quand même : la municipalité de Téhéran a dû retirer une affiche censée représenter la ferveur du peuple iranien derrière la Team Melli. « Ensemble nous sommes des champions. Une nation, un battement de cœur », racontait la légende. Le problème ? Aucune femme n’était dessinée sur affiche, ce qui la fiche mal quand on veut incarner l’unité nationale. Les journaux se sont emparés du sujet, et la Ville a réagi en commandant une deuxième affiche, moins festive mais un peu plus représentative, avec des femmes (voilées, évidemment).

Le genre de concessions insuffisantes pour Astar, qui entend bien faire parler de sa banderole face à l’Espagne, à Kazan. Moins pour défier Rouhani, le président de la République, que pour presser la Fifa d’agir. « Le pouvoir n’aime pas être perçu comme conservateur, mais cela fait des années qu’il gagne du temps sur ces questions. La seule chose qu’on espère, c’est faire bouger la Fifa. Elle a autorisé la banderole parce qu’on l’a convaincu qu’elle ne contenait pas de message politique [impossible sinon de la faire rentrer dans le stade] mais quelle différence entre la visite de Blatter en 2013 et celle d’Infantino cette année ? »

Des joueurs diversement concernés

Le secrétaire générale de l’institution a assuré, lors de sa viste à Téhéran en mars dernier, avoir obtenu de la fédération iranienne la levée de l’interdiction pour les femmes d’assister aux matchs de foot dans les tribunes, « dans un futur proche ». Toujours ces avancées qui n’en sont pas vraiment aux yeux d’Astar et de ses compatriotes. Un dernier espoir pour elles ? Les joueurs eux-mêmes, remarquablement silencieux jusqu’à présent sur le sujet, même si on n’a pas pu leur poser la question directement.

« Ashkan Dejagah, notre capitaine, est le seul joueur qui a montré sa sympathie. Quand le président a reçu toute l’équipe pour la féliciter de sa qualification l’an passé, la première chose qu’il lui a demandé, c’est d’ouvrir les stades aux femmes. C’était très courageux de sa part ».

Ce n’est encore qu’une intuition de nos interlocutrices, mais un message public des joueurs face à l’Espagne ne serait pas loin d’ébranler définitivement le pouvoir iranien. Surtout si la Team Melli réussit l’exploit de se qualifier contre la Roja. Même si elle prend une rouste, d’ailleurs. Il y a des victoires plus importantes que d’autres.

*: le prénom a été modifié