Sumo story: Les lutteurs japonais face aux «invasions barbares»

SERIE D’ETE (3/3) Le sumo est dominé depuis une vingtaine d'années par les lutteurs étrangers, ce qui n'est pas du goût de tous...

Mathias Cena

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Le champion mongol de sumo Hakuho reçoit une liasse d'enveloppes contenant de l'argent des sponsors après avoir remporté un combat à Nagoya, le 23 juillet 2017.
Le champion mongol de sumo Hakuho reçoit une liasse d'enveloppes contenant de l'argent des sponsors après avoir remporté un combat à Nagoya, le 23 juillet 2017. — Naoya Osato/AP/SIPA
  • Cet été, 20 Minutes vous propose de découvrir le sumo, cette discipline millénaire mal connue hors du Japon et souvent caricaturée, qui a eu ses entrées au palais de l’Elysée.
  • Ce troisième et dernier épisode s’arrête sur une contradiction de ce sport, typiquement japonais mais dominé par les étrangers.

 

>> Episode 1 : Les tribulations de la «Coupe Jacques Chirac»

>> Episode 2 : Une vie de moine, entre sueur et larmes

De notre correspondant à Tokyo

Le sumo est aux prises avec un double paradoxe. Le « sport national » japonais, tel qu’il est couramment appelé dans l’Archipel nippon, n’est pas purement un sport, et depuis une vingtaine d’années, ses champions sont étrangers. Après avoir assisté au règne des lutteurs hawaïens dans les années 1980-1990, la lutte japonaise est aujourd’hui sous domination mongole.

Une limite d’un seul non-Japonais pour chacune des 45 écuries

La première division de la discipline, où évoluent les 42 lutteurs les mieux classés, est ainsi constituée selon les tournois de 30 % à 40 % d’étrangers, qui viennent essentiellement de Mongolie, mais aussi de Géorgie, de Bulgarie, de Chine, du Brésil, d’Egypte ou de Russie. Surreprésentés au sommet, où trois des quatre yokozuna, le plus haut rang du sumo, sont mongols, les étrangers ne sont pourtant, au total, que 35, sur les 643 sumos de la fédération. Après avoir banni les recrutements « extérieurs » pendant des années, celle-ci a imposé en 2002 une limite d’un seul non-Japonais pour chacune des 45 heya, ou écuries, que compte le monde du sumo.

Les quatre «yokozuna» Hakuho, Harumafuji, Kisenosato et Kakuryu, le 1er juillet 2017.
Les quatre «yokozuna» Hakuho, Harumafuji, Kisenosato et Kakuryu, le 1er juillet 2017. - Kaoru Tachibana/AP/SIPA

 

Au cours des dix dernières années, seuls 4 tournois sur 60 (ils ont lieu tous les mois impairs, six fois par an) ont été remportés par des lutteurs japonais, les autres ayant été conquis par des champions mongols, et par deux Européens : l’Estonien Baruto en janvier 2012 et le Bulgare Kotooshu en mai 2008.

« Les étrangers ont plus "faim" que les Japonais, bien sûr », observe Kotooshu, qui a pris la nationalité nipponne il y a trois ans et ouvert sa propre heya en avril dernier. « Ils ont la motivation, ce petit plus qui fait qu’on réussit. Autrefois, les Japonais quittaient leur campagne pour devenir sumo et devaient à tout prix réussir. Mais maintenant, il y a beaucoup d’enfants uniques, chéris et gâtés par leurs parents. Ils n’ont plus cet appétit ».

« C’est juste une question de manières »

La domination étrangère de cette ancienne discipline japonaise n’est évidemment pas au goût de tout le monde. Un homme, en particulier, cristallise les critiques d’une partie des amateurs de sumo nippons : le champion Hakuho. Arrivé au Japon en 2000 à l’âge de 15 ans, le Mongol a accédé au rang de yokozuna en 2007 et règne sans partage sur la discipline depuis plus de dix ans, pulvérisant les records les uns après les autres. Il a, à ce jour, remporté 1.050 combats et 39 tournois, plus que n’importe quel autre lutteur dans l’histoire.

Dans le collimateur de ses détracteurs, l’attitude du colosse de 1,92m pour 153 kg, qui se permet après les combats un léger geste de triomphe en empoignant la liasse d’enveloppes remplies de billets qui revient au vainqueur, une attitude inconcevable pour beaucoup de fans, alors que les sumos ne sont censés montrer aucune émotion, qu’ils gagnent ou qu’ils perdent.

Hakuho reçoit une prime en liquide après avoir remporté un combat

Sur le dohyo, le ring d’argile où se déroulent les combats, Hakuho emploie aussi des techniques considérées comme indignes d’un yokozuna : des claquements de mains près du visage de son adversaire pour le déconcentrer, des gifles à profusion ou le henka, un bond de côté au moment de la charge initiale pour que l’autre, emporté par son élan, sorte du dohyo et perde le match.

« Les Japonais ont une certaine image de ce que doit être un yokozuna, et cette conduite hérisse ceux qui suivent le sumo depuis longtemps », résume le journaliste spécialisé Taro Arai. « Ceux qui critiquent Hakuho sont parfois accusés de racisme, mais il ne s’agit pas de ça. C’est juste une question de manières car le sumo, c’est le respect de l’adversaire. »

Cris racistes et changement d'atmosphère

Kotooshu, qui a affronté Hakuho 45 fois en première division avant de prendre sa retraite de lutteur en 2014, salue pour sa part « un yokozuna exceptionnel » : « Il y a différents points de vue, mais ce qui est sûr, c’est qu’il tire la fédération de sumo vers le haut depuis dix ans. Quand on arrive au sommet on est critiqué, c’est pareil partout. »

En mars dernier, un autre lutteur mongol a provoqué l’ire du public. Le ozeki (deuxième plus haut rang, après celui de yokozuna) Terunofuji est retourné au vestiaire du Kokugikan – la salle où sont organisés les tournois à Tokyo – sous les cris de « Rentre en Mongolie ! » après avoir battu son adversaire par un henka, condamnant celui-ci à la relégation au rang inférieur. « Ça a pu choquer ceux qui ne suivent pas le sumo, mais les fans exprimaient juste leur déception de voir Terunofuji refuser le combat », assure Taro Arai. Il évoque la transformation du sumo, rite religieux et spectacle traditionnel devenu un sport, où l’obsession du résultat aurait de plus en plus tendance à éclipser la manière d’y parvenir.

Terunofuji hué après sa victoire contre Kotoshogiku

L’écrivain Tomoyuki Hoshino, lui, s’indigne qu’on puisse ne pas y voir de racisme. Passionné de sumo, il se dit étonné depuis quelques années par le changement d’atmosphère au Kokugikan, où la majorité des spectateurs accordent leur préférence aux lutteurs nippons. « Ce ne sont pas des équipes nationales qui s’affrontent mais des individus », déclare-t-il au site Buzzfeed Japon. « On devrait applaudir les lutteurs parce qu’on les aime, pas parce qu’ils sont japonais. »

Le Raymond Poulidor des dohyo

Longtemps sevrés de victoire, les rikishi (lutteurs) japonais secouent pourtant le joug mongol depuis un an et demi. En janvier 2016, Kotoshogiku met fin à dix années de disette en remportant la coupe de l’empereur qui récompense les vainqueurs des tournois, imité en septembre par son compatriote Goeido. Mais les fans japonais n’ont encore rien vu : en janvier 2017, Kisenosato remporte à son tour son premier tournoi, qui lui permet dans la foulée d’être sacré yokozuna, une première en dix-neuf ans pour un « enfant du pays ».

Attendu comme le messie nippon, ce Raymond Poulidor des dohyo, abonné à la deuxième place depuis des années, contribue à raviver l’enthousiasme pour le « sport national », qui commence tout juste à se relever d’une série de scandales de matchs truqués, de liens avec les yakuzas et de la mort d’un lutteur en 2007. Longtemps clairsemés, les gradins des salles de tournois sont désormais systématiquement pleins.

Le nouveau yokozuna Kisenosato (à g.) au sanctuaire Meiji, à Tokyo, le 27 janvier 2017.
Le nouveau yokozuna Kisenosato (à g.) au sanctuaire Meiji, à Tokyo, le 27 janvier 2017. - TOSHIFUMI KITAMURA / AFP

 

Hélas, le colosse sur lequel se repose la nation tout entière avait un pied, ou plutôt un sein d’argile : blessé au bras gauche et à la poitrine pendant le tournoi de mars dernier, il passe à la postérité en le remportant malgré tout. Mais sa blessure, plus grave que prévu, le force à abandonner les deux tournois suivants en cours de route. Les fans ne sont guère optimistes sur son état physique pour le prochain, qui aura lieu à Tokyo du 10 au 24 septembre.

« Il faut arrêter de s’entraîner comme il y a 200 ans »

Pour former les champions nippons - et étrangers - de demain, Kotooshu a une solution : « Il faut arrêter de s’entraîner comme il y a 200 ans », souffle le maître de la heya Naruto, tout en surveillant l’échauffement de ses lutteurs. Assis sur un tatami dans la bâtisse de l’est de Tokyo où ses « disciples » et lui-même vivent et s’entraînent, il explique sa méthode pour faire évoluer l’apprentissage traditionnel : « supprimer les choses inutiles, comme cette vaine sévérité dans les rapports, et garder les bonnes, comme l’apprentissage du respect ».

L’ex-champion Kotooshu (à dr.) coache un jeune lutteur à la Naruto-beya

« Beaucoup insistent pour ne pas changer la manière de faire d’autrefois, mais si on ne s’adapte pas au contexte d’aujourd’hui, on ne peut pas gagner », juge-t-il. « Avant, on pensait qu’on devenait fort juste en mangeant et en dormant, mais il faut une alimentation équilibrée, une préparation physique rigoureuse pour éviter les blessures, et surtout personnalisée : chaque personne est différente ».

Sa heya ne compte pour l’instant que quatre jeunes lutteurs, âgés de 16 à 20 ans, dont un jeune Bulgare: les premiers à bénéficier de la « méthode » Naruto. « Si elle produit des résultats, alors peut-être qu’elle sera adoptée par d’autres entraîneurs. Il ne s’agit pas seulement de former des bons sumos, mais aussi des êtres humains sérieux, attentifs, fiables et respectueux, qui ne font pas qu’exécuter ce qu’on leur dit, mais se demandent pourquoi et réfléchissent, exercent leur esprit critique. Alors, ils réussiront quel que soit leur métier ». Et comme 10 % seulement des lutteurs sont salariés, avoir un plan B n’est pas une si mauvaise idée.

Le jeune sumo bulgare Torakio (à g.) s'entraîne à la Naruto-beya, dans l'est de Tokyo, le 12 août 2017.
Le jeune sumo bulgare Torakio (à g.) s'entraîne à la Naruto-beya, dans l'est de Tokyo, le 12 août 2017. - M.CENA / 20 MINUTES

 

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