Sumo story: Une vie de moine, entre sueur et larmes

SERIE D’ETE (2/3) Les premiers pas des lutteurs se font souvent dans la douleur, avec des chances de réussite minimes...

Mathias Cena

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Un jeune lutteur de sumo balaie le dohyo lors d'un entraînement à la Otake-beya, en février 2013.
Un jeune lutteur de sumo balaie le dohyo lors d'un entraînement à la Otake-beya, en février 2013. — TOSHIFUMI KITAMURA / AFP
  • Cet été, 20 Minutes vous propose de découvrir le sumo, cette discipline millénaire mal connue hors du Japon et souvent caricaturée, qui a eu ses entrées au palais de l’Elysée.
  • Ce deuxième épisode plonge dans l'éprouvant quotidien des lutteurs, dont seuls les 10% les mieux classés sont salariés.

 

>> Episode 1 : Les tribulations de la «Coupe Jacques Chirac»

>> Episode 3 : Les lutteurs japonais face aux «invasions barbares»

De notre correspondant à Tokyo,

« Les débuts étaient tellement difficiles que je ne me souviens de rien. » En débarquant au Japon en 2002, Kaloyan Mahlyanov a 19 ans et dans sa valise un titre de champion d’Europe de lutte gréco-romaine. Le Bulgare de 2,03m, qui dépasse déjà les 120 kg et n’a donc pas pu participer aux Jeux olympiques de Sydney, a en revanche attiré l’œil d’un coach de sumo japonais, qui l’a convaincu de venir tenter sa chance dans le « sport national » nippon.

Sur place, il découvre la vie harassante des rikishi, les lutteurs de sumo, rythmée par l’exercice physique, les repas pantagruéliques et l’obéissance inconditionnelle aux aînés. Les journées commencent aux aurores par un épuisant entraînement, à jeun, qui dure trois ou quatre heures. Puis ce sont le bain et le repas : les lutteurs les moins bien classés, qui se sont levés plus tôt pour accomplir diverses corvées, aident à la préparation du déjeuner puis mangent en dernier, après avoir servi les autres.

Pour le documentaire Tu seras sumo (2008), la Française Jill Coulon a suivi un jeune lutteur pendant plusieurs mois.

Avant d’avoir atteint un certain niveau dans le classement, tous dorment dans la même pièce, chez le maître de la heya (« l’écurie ») à laquelle ils appartiennent, où ils sont assujettis à une stricte hiérarchie et bien souvent au bizutage. La mort en 2007 d’un jeune lutteur de 17 ans, sous les coups de bouteille de bière et de batte métallique de son entraîneur et de ses aînés, a mis en lumière la brutalité qui fait partie intégrante de l’entraînement.

Le futur champion qui s’est enfui dix fois, à vélo

Cette vie est rendue plus ardue encore par le fait que le jeune Bulgare ne parle pas un mot de japonais. « C’était le plus dur, ne pas pouvoir exprimer ce que je voulais dire, ne pas comprendre ce qu’on me demandait. Du coup, même les jours où il n’y avait pas d’entraînement, je me levais et je mettais mon mawashi », la ceinture que portent les sumos pour combattre.

Takayasu entraîne un jeune lutteur lors d’une tournée en province, en 2014

Beaucoup ne parviennent pas à s’acclimater à cette existence éreintante et préfèrent s’enfuir, en pleine nuit ou pendant les déplacements en province. Même des futurs champions ont failli tout lâcher : le Japonais Takayasu, qui en mai dernier a été promu ozeki, le deuxième plus haut rang au sein de la première division, s’est enfui une dizaine de fois de sa heya à ses débuts, rejoignant à vélo la maison familiale située à 50 km.

Le seul autre moyen d’échapper à cette vie est de monter en grade. Tous les lutteurs ont en permanence les yeux rivés sur le classement, appelé banzuke, une grande feuille de papier publiée avant chaque tournoi, tous les deux mois, où sont inscrits au pinceau les noms des quelque 700 sumos de la fédération. La règle est simple : à la fin des 15 jours du tournoi, ceux qui ont plus de victoires que de défaites progressent dans le classement, les autres descendent. Le système est implacable. Une absence, même pour blessure, équivaut à une défaite.

Les noms des lutteurs sont inscrits au pinceau sur le banzuke (classement)

« Le ciel et l’enfer »

Les lutteurs des six divisions que compte le banzuke sont nourris, logés et blanchis par leur heya, mais seuls les 70 élus qui ont su se hisser – et se maintenir – dans les deux premières reçoivent un salaire. On les appelle les sekitori ; développer son corps à force d’entraînement et de repas hypercaloriques pour atteindre ce rang est l’obsession de tous. La majorité des sumos arriveront cependant à l’âge de la retraite, entre 30 et 35 ans, sans y être jamais parvenus.

Être ou non sekitori, « c’est la différence entre le ciel et l’enfer », traduit rétrospectivement notre lutteur bulgare, qui a pris le nom de sumo de Koto-o-shu, trois caractères chinois dont les deux derniers signifient « Europe ». Lui n’a pas droit à l’échec, car il a tout quitté pour devenir sumo et doit envoyer de l’argent à sa famille. Sa motivation est sans faille, et ses efforts paient : il ne lui faut qu’un an et demi pour rejoindre les rangs salariés, l’une des progressions les plus rapides de l’histoire du sumo moderne.

En plus du salaire, les sekitori jouissent d’un certain nombre de privilèges : une dispense de corvées, des assistants choisis parmi les rangs inférieurs, une plus grande liberté vestimentaire et la possibilité d’avoir son propre logement. Kotooshu ne s’arrête pas là : en 2006, il atteint le grade de ozeki, et devient en 2008 le premier lutteur européen à remporter un tournoi (à ce jour ils ne sont que deux, avec l’Estonien Baruto). Après avoir pris sa retraite en 2014, il a lancé en avril dernier sa propre heya.

Kotooshu (à g.) lors d'un tournoi de sumo à Tokyo, le 19 septembre 2005.
Kotooshu (à g.) lors d'un tournoi de sumo à Tokyo, le 19 septembre 2005. - AP/SIPA

 

Les jeunes Japonais ne rêvent plus d’être sumo

Cette existence « hors du temps » est liée à l’ancienneté de la tradition du sumo, à l’origine un ensemble de rituels shinto destinés à calmer les dieux et assurer de bonnes récoltes, qui serait apparu il y a 1.500 ans. Un héritage encore très présent : avant les combats, les lutteurs frappent le sol avec leurs pieds pour chasser les mauvais esprits, se rincent la bouche avec de l’eau et lancent du sel sur le dohyo, la plate-forme d’argile où ont lieu les combats, pour le purifier. Les femmes ne sont pas autorisées à y poser le pied.

Lancer de sel sur le dohyo avant un combat

« Parallèlement à cet aspect religieux, le sumo est depuis longtemps un spectacle traditionnel », explique le journaliste Taro Arai. « Ce n’est que récemment, à l’ère Showa (1926-1989), qu’il est aussi devenu un sport ». Le sumo en a gardé des aspects uniques : « un certain flou dans les règles, qui conduit parfois à faire rejouer un combat, par exemple », note le spécialiste du sumo. Les juges et les arbitres appartiennent, comme les lutteurs, à des heya, ce qui serait inconcevable dans le football ou le baseball.

Enfin, le fait pour un apprenti de vivre chez le maître, comme c’était le cas autrefois pour d’autres arts traditionnels comme le rakugo, « ne subsiste que dans le sumo ». Cette vie, note Taro Arai, attire de moins en moins les jeunes Japonais : ils ne sont plus que 70 à 80 à pousser la porte d’une heya chaque année, deux fois moins que dans les années 1990. Un désamour qui explique en partie que le sumo soit dominé, depuis une vingtaine d’années, par les étrangers.

 

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