Gatlin vs Contador... Pestiféré vs chouchou... Peut-on siffler un ex-dopé et en applaudir un autre?

POLEMIQUE Alberto Contador débutera samedi sa dernière Vuelta avec un honorifique dossard numéro 1…

William Pereira

— 

Les honneurs pour l'un, les sifflets pour l'autres
Les honneurs pour l'un, les sifflets pour l'autres — SIPA

On est le 5 août 2017. Le stade olympique de Londres est plein à craquer pour voir le roi Usain Bolt se retirer avec sa couronne sur la ligne droite. Déception. C’est finalement Justin Gatlin, 35 ans et deux suspensions pour dopage à son actif, qui rafle la mise. « Ce n’est pas le scénario idéal », admet sans contours le président de l’IAAF Sebastian Coe.

>> A lire aussi : « Gatlin et moi, c’est radicalement différent », suspendu pour dopage, Quentin Bigot partisan du deux poids, deux mesures

Moins courtois, le public londonien n’a que des sifflets et des huées à offrir à l’Américain, qui s’interroge forcément : « Qu’est-ce qui justifie qu’on me traite de bad boy ? Est-ce que je vous ai un jour mal parlé ? Ai-je eu un mauvais comportement ? J’ai toujours serré la main de mes adversaires, je les ai toujours félicités. »

Contador, la caution spectacle

Qu’est-ce qui justifie, oui, qu’un Gatlin se fasse pourrir par des milliers de personnes alors qu’ Alberto Contador s’apprête à démarrer son tour d’honneur sur la Vuelta avec le dossard numéro 1 ? Quelle différence fondamentale entre les deux hommes, sinon que le premier a été suspendu pour dopage deux fois et l’autre une seule ? La récidive aurait-elle fait du Pistolero un coureur aussi détesté que Gatlin ne l’a été à Londres ?

On ne le saura jamais mais on peut en douter. « C’est surtout que Contador incarne un cycliste plus spectaculaire, plus offensif. Humainement, il est discret. », expose Steve Chainel, consultant pour Eurosport contacté par 20 Minutes. L’ancien coureur Jérôme Coppel, acquiesce.

Contador, il y a ce côté où il peut retourner une course, il va à l’encontre des codes, il attaque de très loin s’il le faut. Ça plaît au public. Et à côté de ça il est vraiment très sympa. C’est une grande star et pourtant quand ça frottait dans le peloton il s’excusait toujours alors que d’autres à sa place étaient plus hautains. Après, je ne connais pas Gatlin donc je ne peux pas les opposer.

Le célèbre coach d’athlétisme et consultant pour beIN Sports, Renaud Longuèvre, connaît lui un peu la bête pour l’avoir accueilli à plusieurs reprises sur des plateaux pour la chaîne de télévision. « Je sais juste qu’il ne communique jamais sur le sujet [ses suspensions pour dopage]. Pour le reste, ce n’est pas un type qui a des mauvais comportements, je n’ai pas eu l’impression d’avoir affaire à un mauvais gars », analyse-t-il.

Au contraire, Usain Bolt a toujours eu le monopole de la frime sur le 100 m tandis que Gatlin s’effaçait un peu plus. La différence de traitement entre le grimpeur et le sprinteur ne peut donc pas venir de leur caractère. Mais Longuèvre soulève un autre problème.

Quand il y a une suspension réalisée avec une aide chimique qui est égalée ou améliorée plus tard prétendument [Gatlin a établi son record personnel en 2015 à 9s74] proprement, c’est forcément difficile de demander au public de ne pas nourrir de soupçons.

Alberto Contador a eu lui le bonheur de croiser moins aimé que lui sur sa route : la toute puissante Sky. Grâce à elle, au moins en partie, son nombre de succès sur les grands tours a diminué après sa suspension rétroactive de 2012. El Pistolero est devenu ce que Jérôme Coppel qualifie de « perdant magnifique », celui qui « se bat de toutes ses forces et perd à chaque fois contre une armada imbattable [qui jouit paradoxalement d’une moins bonne cote alors que Wiggins et Froome sont jusqu’à preuve du contraire cleans]. Par le style, il est l’opposant naturel de la Sky qui gère la course. Ça, ça fait beaucoup de bien à l’image de Contador », ajoute-t-il.

En face, Gatlin a eu le malheur d’avoir prétendument gâché le du départ du roi… qui a, rappelons-le, fini troisième de la finale du 100m à Londres ! Mauvaise foi, quand tu nous tiens.

De la subjectivité du fan de sport

Même sur les histoires farfelues pour justifier les substances illicites retrouvées dans leurs échantillons, pareil, les deux se valent (traitement contre l’hyperactivité et crème de massage vs steak avarié, on a vu des films oscarisés pour moins que ça). Bref, plus on avance, plus les questions passent et plus il apparaît comme net que la différence de traitement de faveur entre les deux hommes est affaire de subjectivité. L’athlète n’est pas plus un diable que le cycliste un sain.

>> A lire aussi : Mondiaux d’athlétisme: Gatlin, qui a battu Bolt au 100m, ne veut plus être «traité de bad boy»

« Les supporters de Contador ont sûrement oublié qu’il s’était dopé. Ceux de Gatlin aussi d’ailleurs. Peut-être qu’un jour, un athlète dont je suis fan sera accusé de dopage et peut-être que je continuerai quand même de le soutenir. Quelque part le sport spectacle est toujours présent », commente Steve Chainel. En outre, il n’y a pas plus de logique dans les sifflets du Stade olympique de Londres que dans les lauriers tressés sur le casque de l’Espagnol. Pas plus de preuves d’une rechute dans la dope d’un côté que de l’autre. Donc pas de raison objective d’en applaudir (ou dénigrer) un et pas l’autre si ce n’est la subjectivité du supporter. Renaud Longuèvre :

Siffler Gatlin, c’est du domaine de la vindicte populaire. J’irai jamais siffler un mec confondu pour dopage parce qu’on n’a pas tous les détails en mains. Sur quelle base je le ferais ? Des articles, des rumeurs ? Siffler, c’est du jugement. Et la vindicte populaire, je ne suis pas fan. Mais je ne l’applaudirais pas non plus.

Ironiquement, la vraie partialité se trouve peut-être quelque part chez les gens qui ne suivent que de loin le sport, sans véritable attache. « Une fois qu’un athlète est accusé de dopage, la confiance totale et unanime est impossible à rétablir. Le grand public pas expert vous parlera toujours, même pour blaguer, de piquouze quand vous évoquerez le vélo même si c’est réducteur. Et il fera pareil avec chaque mec qui se sera dopé. » Réducteur, mais cohérent. C’est déjà ça.