Liste du Sénat: «C’est de la lutte antidopage ou de la traque aux cyclistes?», se demande Frédéric Moncassin

Propos recueillis par Antoine Maes

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le français frédéric Moncassin, lors de sa victoire sur la première étape du Tour de France 1996, le 30 juin de la même année.
le français frédéric Moncassin, lors de sa victoire sur la première étape du Tour de France 1996, le 30 juin de la même année. — AFP PHOTO PASCAL PAVANI

Au début, il ne se sent «pas concerné», il a «autre chose à faire». Mais pendant une trentaine de minutes, Frédéric Moncassin, 44 ans, va parler crûment du dopage. L’ancien sprinter des GAN a promené sa vitesse de pointe au cœur du peloton de 1990 à 1999. Et dans la fameuse liste du Sénat des coureurs positifs à l’EPO sur le Tour 1998, son cas est qualifié de «litigieux». En clair, sur les trois méthodes de détection, une seule révèle dans son sang la présence du produit dopant star des années 90.

>> DIAPORAMA: Les coureurs contrôlés positifs au Tour de France 98

Quel est l’intérêt, selon vous, de révéler cette liste quinze ans après les faits?

J’ai horreur de parler de choses comme ça. Je suis cité… Nous le moyen, c’était de jouer sur l’hématocrite. L’EPO évidemment, c’était simple. Mais il y avait plusieurs trucs, comme des mélanges de vitamines. Les injections, on en faisait, mais on n’était pas obligé d’en prendre. Et ce n’est pas vrai, tous les coureurs n’en prenaient pas. J’en ai connu, et ils avaient de bons résultats. On a bricolé, bien sûr, moi aussi j’ai bricolé des trucs. Les corticoïdes, c’était tranquille à notre époque. Aujourd’hui, c’est plus contrôlé. Mais ce ne sont pas les coureurs qui l’ont inventé! On sait qui sont les gens qui font marcher les coureurs. Mais est-ce qu’on fait la lutte antidopage, ou est-ce qu’on fait une traque aux cyclistes? 

L’argument du sénat pour sortir cette liste, c’est qu’il faut briser l’omerta. Vous n’êtes pas d’accord?

Je vais dire une chose au sénat: le mec qui a fait ça, il faut le dégager. Pour aller fouiner dans des histoires d’il y a quinze ans, c’est que le mec n’a vraiment pas de boulot à se foutre sous la dent. Le mec qui a sorti ça, c’est vraiment un trou du cul. Et un traître! Au moment des contrôles, en 1998, on nous disait "ne vous inquiétez pas, ce sera anonyme, c’est un 3e flacon, pour la recherche…". Tous ceux qui ont décidé de violer ça, ils ne vont pas au foot, et ça me fait chier. On a signé des papiers qui nous garantissaient l’anonymat. Mais ces papiers, je sortais du contrôle, je les jetais. Quand vous êtes tranquille, vous ne les gardez pas. 

Vous regrettez qu’on ne parle encore une fois que du cyclisme?

Dès que ça devient important, on ne parle plus de rien. L’affaire Puerto, on n’est pas allé bien loin. On parle de Jalabert, Armstrong, mais ces mecs sont tous passés chez Ferrari. Et ce mec-là, il continue, et ça je ne le supporte pas. Je ne supporte pas qu’on arrête les sportifs en fin de chaine. Ou alors d’accord, mais la liste de Puerto, ou de Ferrari, elle sort avec tout le monde. Un sportif, il n’invente pas le dopage. Armstrong il n’a pas inventé le dopage! Non, il y a un mec qui s’est gavé parce que faut voir ce qu’ils prennent comme argent. Et c’est nous qu’on vient chercher quinze ans après? Et les gens qui dopent des sportifs actuels on les laisse faire? 

C’est osé de défendre Lance Armstrong…

Moi j’ai couru avec Jalabert, ça a toujours été un mec super. Et on vient le faire chier… Je prends Armstrong parce que ce mec a été traqué comme c’est pas possible. Et je ne supporte pas ça. Je le défends lui, parce qu’il est champion du monde à 21 ans, c’était un grand champion. Sept Tours en étant dopé d’accord, mais il ne faut pas croire qu’il l’était plus que les autres. Jalabert, Armstrong, Museeuw… Il y a des voyous, mais ce ne sont pas ceux-là. Ce ne sont pas des mecs qui vont en boite, qui prennent de l’EPO et qui vont gagner des courses après. Ce sont des amoureux du vélo, et un jour, il y a un enculé qui vient et qui leur dit «écoute t’as gagné cinq courses cette année, si tu veux en gagner 15, tu prends ça et c’est bon». Pour moi, le sportif est fautif, mais il doit partager sa peine avec le médecin. Et au-dessus du médecin, il y a qui? Les labos. L’EPO, ça fait plusieurs années qu’on le connaît, et elle s’est adaptée aux sports. Au début c’était les grosses doses, après c’était en poudre… Qu’on suspende les labos! 

Vous on vous l’a proposé, l’EPO?

J’ai eu trois directeurs sportifs: Cyrille Guimard, Jan Raas et Roger Legeay. Pas un seul ne m’a dit "Fred dope toi". Si je voulais, c’était à moi de faire la démarche. Un docteur d’équipe, il a voulu préparer des mecs, il a eu des positifs. Gaumont et Desbiens, ils ont été chopés en 1996, le docteur s’est fait virer parce qu’il n’a pas été bon. 

Est-ce que le peloton actuel est différent du vôtre?

Mais non c’est le même! Les jeunes aujourd’hui, je me dis «les pauvres, on ne parle pas d’eux, on ne parle que de nos merdes à nous». Ce qui me fait chier aussi c’est qu’on nous prend tous pour des drogués. Par rapport à ceux qui sont au bar à s’arsouiller la tête toute la journée, j’ai vraiment l’impression d’être sain. Mon fils est cycliste, il a 16 ans, il court avec tous les fils de coureurs de ma génération. Si on était si fou, on ne les aurait pas mis au vélo. Il a fait une compétition avec d’autres sportifs, ils lui ont demandé ce qu’il prenait. Sous prétexte qu’il est cycliste c’est un dopé.