04:08
Didier Deschamps: «Je ne suis pas là pour faire le policier»
INTERVIEW•Le sélectionneur des Bleus s'est confié à «20 Minutes»…Propos recueillis par Bertrand Volpilhac et Antoine Maes
Dans son bureau du Boulevard Grenelle, la rencontre commence par une torture pour lui. Didier Deschamps déteste les séances photo, mais se prête quand même au jeu. La corvée terminée, le sélectionneur des Bleus s’enfonce dans un canapé en cuir, face à l’écran qui diffuse des images de lui, la veille, au «Grand Journal» de Canal+. Domenech, Gourcuff, Ribéry, Nasri ou M’Vila… Il est prêt à passer en revue tous les sujets qui ont animé les premiers mois de son mandat à la tête des Bleus.
Est-ce que vous avez feuilleté le livre de Raymond Domenech?
Non. Savoir ce qui s’est passé il y a pratiquement trois ans… Chacun fait ce qu’il veut. C’est personnel, c’est son histoire. Si vous n’en parlez pas, ce n’est pas grave! Ça appartient au passé.
Si vous ne sélectionnez pas Samir Nasri par exemple, vos arguments sont-ils les mêmes que ceux que Domenech développe dans son livre?
Il y a des critères de sélection, et chacun a les siens. Ce n’est pas cet aspect-là plus qu’un autre. La seule chose dont je suis sûr, c’est que la notion de groupe est fondamentale.
Est-ce qu’on le reverra en bleu tant que vous serez en poste?
Il fait partie de mes pré-convocations. Depuis la fin de sa suspension, à chaque fois vous en parlez. Vous allez peut-être vous fatiguer un moment.
Quand vous prenez Dimitri Payet, vous envoyez quand même un signe négatif à Nasri non?
Non ce n’est pas un signe, c’est mon choix. Quand j’en choisis 22 ou 23, peu importe la liste que je peux faire: les questions vont être sur ceux qui sont pas là. Mais il y en a beaucoup qui ne sont pas là. Ce qui m’intéresse c’est ceux que je choisis. Je vais finir par m’y habituer.
Comment l’entraîneur pragmatique que vous êtes prend la suspension de Yann M’Vila jusqu'au 30 juin 2014? Il prend acte?
Oui. Ni plus ni moins. Il y a une commission, il y a une décision qui a été prise, avec possibilité de faire appel, il est dans son droit.
Mais ça vous prive d’un joueur…
A l’heure actuelle, oui. C’est le constat. Je vais m’en prendre à la commission? Je ne suis pas là pour juger des décisions qui sont prises. Demander plus de clémence? Je ne pense pas que je serais dans mon rôle. Je suis sélectionneur, avec un pouvoir de sélectionneur. J’ai toujours eu du respect pour la hiérarchie, et il y en a une au-dessus de moi. On ne m’a pas demandé, et je ne me serais pas permis de dire «il faut faire ci, il faut faire ça».
Est-ce que la fermeté de la sanction vous sert, comme un avertissement aux autres joueurs?
Ah non, elle ne me sert pas. J’aurais préféré qu’elle n’existe pas. Il y a un historique, il ne faut pas oublier ça. Je n’ai pas besoin de ça pour le faire comprendre à ceux qui sont avec moi. La première sanction, c’est moi qui la donne. Ou je sélectionne, ou je ne sélectionne pas. Ils sont avertis, je leur fais confiance, mon discours, les joueurs n’ont pas besoin de regarder la télé ou de lire les journaux pour l’avoir. Je ne suis pas là pour faire le policier non plus.
La nouvelle génération fait-elle plus de bêtises que la vôtre? Ou on est juste plus au courant?
Un peu les deux. Tout se sait. L’environnement, l’entourage des joueurs, pour votre plus grand bonheur, fait que vous avez des tonnes d’informations. Bonnes ou pas bonnes d’ailleurs. Après, oui, les mentalités ont évolué. Mais pas que dans le foot, dans la société. Avec cette particularité que le foot, c’est le sport le plus médiatique. Tout est réuni, y a l’argent, la célébrité... Il se passe aussi des choses dans d’autres sports. Si par exemple Onesta il fait un bouquin je ne sais pas si on en parlera autant. La caisse de résonance n’a plus rien à voir avec celle que j’ai pu connaître quand j’étais joueur.
Mais il y a quinze ans aussi, les joueurs sortaient en boîte non?
Vous avez un match le vendredi et vous rejouez le mardi, vous représentez la France. Dans une semaine en club, peut-être que ça arrive. Après on me dit qu’ils sont jeunes, qu’ils peuvent récupérer… On peut tout entendre. Mais il y a des choses qu’on peut faire, d’autres qu’on ne peut pas faire.
La France 18e au classement Fifa, c’est son vrai niveau?
Déjà leur calcul est très compliqué, c’est réactualisé tous les mois... Là ils ont pris en compte notre défaite contre le Japon, ça nous fait perdre cinq places. Aujourd’hui, si on est sorti du top 10 mondial, c’est parce qu’ils reprennent l’historique. On ne fait pas partie des meilleures nations aujourd’hui.
Mais selon vous, l’équipe de France vaut un top 5? Un top 10?
Ce n’est pas rationnel. Je ne peux pas dire aujourd’hui, «nous c’est ça». On a fait depuis le 15 août trois matchs de qualifications, on est à sept points avec un nul en Espagne, c’est un bon début. Après il y a eu ces trois matchs amicaux, le dernier en Italie (victoire 2-1). Et on reste plus sur la dernière impression. La France reste une bonne nation de foot. Pour retrouver plus de crédibilité ça passer par des résultats convaincants et une qualification pour le Mondial. Mais il suffit de peu de choses. C’est bien, mais c’est fragile.
C’est frustrant pour vous de ne pas avoir plus souvent vos joueurs sous la main?
La plus grosse frustration, c’est l’après-match. C’est des oiseaux qui s’envolent. Le retour, souvent, je le fais un mois après, au mieux. En Italie, on fait une séance d’entraînement. Il faut aller à l’essentiel pour être le plus performant possible. Il faut une implication totale. Et je ne parle pas de bien jouer, ou de mal jouer.
L’implication, l’état d’esprit, c’est là où vous estimez avoir eu le plus d’impact?
Ça vient avec les résultats. Il y a le scénario du match en Espagne (1-1), évidemment. On nous prédisait d’être ridicule et de prendre une rouste. On peut faire toutes les interviews du monde où on dit que le groupe vit bien. Mais c’est le match, le terrain, il n’y a que cette vérité qui compte et qui ressort. Il faut qu’il se passe quelque chose. Ça ne peut pas être neutre.
En Italie, les joueurs en ont tous parlé de cet état d’esprit, on avait plus de mal à y croire avant…
J’ai un passé de joueur avec des grands joueurs dans des grands clubs. Tu peux avoir sur le papier la meilleure équipe du monde. Si tu n’as pas l’objectif commun qui prime avant tout, ça ne peut pas marcher. L’état d’esprit, c’est fondamental. Ce n’est pas ça qui va te faire gagner les matchs, mais si tu l’as pas ça peut te faire perdre.
Tous les coachs tiennent ce discours. Qu’est-ce qui fait que les joueurs vous écoutent plus qu’un autre?
Je ne sais pas. Je fais en sorte avec mon staff de fixer le cadre, que tout le monde puisse le respecter et que tout le monde s’y sente bien. Après, le peu de temps où on les a à disposition, il faut accentuer, répéter, rabâcher…
Vous avez expliqué que si vous marquiez souvent en fin de match, c’est parce que vous évitiez «de dire des banalités». Vos discours d’avant-match ressemblent à quoi?
Les discours, c’est un plaisir. Guy Stéphan (son adjoint) en qui j’ai une totale confiance, peut m’amener des idées de réflexion. Et puis après, je n’aime pas faire des discours trop longs. Parce que je sais que les joueurs ont une écoute limitée, comme je l’avais moi aussi certainement.
Laurent Blanc parlait souvent d’un projet de jeu à deux ans. Vous, jamais. Pourquoi êtes-vous si terre à terre?
On a un parcours avec des étapes à franchir, à chaque fois, pour un objectif qui est clair: se qualifier pour la Coupe du monde. Se projeter dans deux ans, ça n’a pas de sens. On est jugé sur le moment présent. J’ai une mission. Ça sert à quoi de me dire «oui mais après, à la Coupe du monde…» Ce n’est pas parce qu’on a 7 points qu’on y est. J’essaie d’être pragmatique, le plus réaliste possible.
En tant que sélectionneur pragmatique, comment gérez-vous le problème de Karim Benzema, qui reste sur dix matchs sans marquer en équipe de France?
Si je n’avais que ce problème… Ça n’a jamais été un, et je ne vois pas pourquoi il y en aurait. Evidemment qu’il aspire à être le plus décisif possible. Mais remettre en cause la qualité de Karim… A l’étranger ils nous prennent pour des fadas. Il peut faire des matchs moins bons, il pourrait être plus décisif, mais Benzema, ça ne se discute pas. Le débat, il existe aussi avec Messi et l’Argentine ou Cristiano Ronaldo avec le Portugal.
Dans le cas de Benzema, c’est parce qu’il y a plus de talent au Real qu’en équipe de France?
Vous pouvez dire aussi qu’il y a plus de talent au Real Madrid ou à Barcelone qu’en équipe du Portugal ou d’Argentine. Ou qu’il y a plus de talents au Real Madrid qu’en équipe du Portugal. Est-ce que c’est vrai, est-ce que ce n’est pas vrai? Ils sont en club, dans des systèmes différents. Franck Ribéry aussi, il a des habitudes. Et en sélection, on ne peut pas les cloner.
Est-ce qu’il vous arrive tout de même de vous imaginer sur un banc, au Brésil, en 2014?
Je suis fixé là-dessus. Je suis là pour ça.



















