Christophe Moreau: «On ne peut pas couper la tête et les deux jambes d'Armstrong»

INTERVIEW L'ancien coureur Festina retient quand même l'image d'un cycliste hors norme, malgré sa destitution...

Propos recueillis par Romain Scotto
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L'ex-coureur français Christophe Moreau, lors de la présentation du Tour de France le 2 juillet 2009 à Monaco.
L'ex-coureur français Christophe Moreau, lors de la présentation du Tour de France le 2 juillet 2009 à Monaco. — Tschaen/Sipa

Pris dans le tourbillon de l’affaire Festina en 1998, Christophe Moreau est bien placé pour évoquer le cas Armstrong, déchu lundi de ses sept Tours de France par l’UCI. Ancien adversaire de l’Américain, l’ex-coureur français est soulagé que la vérité éclate. Mais regrette que le cyclisme souffre des conséquences d’un tel séisme.

Etes-vous surpris par l’annonce de l’UCI qui bannit à vie Armstrong du cyclisme et lui retire ses victoires?

Non, je ne voyais pas comment l’UCI pouvait faire autrement. Elle ne pouvait que le destituer de ses sept victoires. On se réjouit de savoir que ce n’était pas clean, mais on ne se réjouit pas de la situation. Ça fait toujours un peu de mal pour les sponsors qui voudraient venir. On a la preuve, on a soulevé un lourd problème mais ce n’est pas ce qui redore le blason du cyclisme en général. J’espère que ce ne sera pas un coup fatal.

Selon vous, est-ce la plus grosse crise que le vélo ait jamais traversée comme le dit Pat Mc Quaid?

Ah oui, ah oui, ah oui. Franchement, Rabobank qui arrête, Armstrong qui est destitué, on touche aux mythes. Sept Tours gagnés... C’est la crise. C’est gravissime. Par contre, il est bien évident que ça va être lourd à éliminer (le dopage). On peut vaincre un cancer (le dopage) aujourd’hui, mais c’est toujours très long et jamais sans séquelles. On peut assimiler le dopage à une maladie lourde contre laquelle il va falloir lutter.

Est-ce un tournant dans l’histoire de la lutte antidopage?

Qu’est-ce qu’il va falloir faire maintenant? Intensifier, durcir, redoubler, tripler, quadrupler tout ce qui est déjà fait probablement. Mais il ne faudrait pas une affaire comme ça par an. Quand vous touchez à la race des champions qui ont gagné plusieurs fois le Tour, on touche quasiment une institution comme les Hinault, les Merckx. C’est quand même très lourd.

Les victoires d’Armstrong doivent-elles être réattribuées?

Je crois qu’il ne faudra pas le faire. Je parle pour moi aussi, j’ai fait quatrième du Tour, je ne me vois pas troisième. Je resterai à ma quatrième place. Que cette année-là il ne décerne pas de vainqueur, c’est la solution. Qu’est ce que ça changerait? Sportivement, le mal est fait. Ça ne changera pas l’issue de l’histoire. A la pédale, j’ai fini quatrième. Il s’est avéré qu’on a cru que les contrôles antidopage étaient négatifs. Pour moi, ça ne changera rien, la douleur dans le vélo est grande.

Jusqu’où faut-il aller? Faut-il encore attribuer une seconde chance aux tricheurs?

Peut-être qu’il n’en faut plus. Vous parlez à quelqu’un qui, voilà, a été touché de plein fouet par l’affaire de 98. J’ai essuyé les plâtres, j’ai payé ma faute. Malheureusement aujourd’hui, c’est le prix à payer. Pour le vélo d’aujourd’hui, il faut se poser la question. C’est très triste. Moi je crois toujours à la seconde chance. Quand on a fait un excès de vitesse, on ne vous retire pas le permis à vie. Malheureusement, aujourd’hui dans le vélo, il faut croire autrement.

D’autres sanctions doivent-elles suivre? Pour Bruyneel ou Ferrari par exemple?

Oui, nous en 98 on ne nous a pas fait de cadeaux non plus. Il faudrait reprendre aujourd’hui l’affaire en détail pour qu’il y ait des sanctions. Après 98, on a pensé que le cyclisme allait comme sur des roulettes. Mais c’est encore pire. Festina a été douloureux pour tout le monde et quatorze ans après, peau de balle. Ça n’a servi à rien. Pour moi, ça fait chier.

Qu'est-ce qui restera pour vous des années Armstrong, le grand champion ou ses mensonges?

Aujourd’hui, il nous a menti. Bon. Mais avant tout, on n’est pas champion du monde sur route à 21 ans par hasard. On n’est pas champion junior de triathlon par hasard. Même s’il a pu bénéficier de l’aide artificielle, c’est un professionnel, méthodique. Son histoire personnelle montre son mental, que c’est quelqu’un de hors norme. Il a  été trop loin. Humainement, c’était un vrai champion avec des qualités physiologiques hors du commun avec son histoire de grand malade du cancer.

Le champion avant le menteur donc?

Bien sûr que c’est grave, mais ça ne retire pas ses qualités d’homme. Il a menti alors bien sûr le crime de parjure est sanctionné aux Etats-Unis. Mais la gravité du mensonge a deux poids deux mesures dans le monde. On n’est pas sanctionné de la même façon en France ou aux Etats-Unis. Moi qui ne suis pas Américain, je mettrais ça en second. Ce qu’il a fait à la base n’était pas à la portée de tout le monde. Il n’y avait pas qu’Armstrong quand même et ils étaient tous au même parfum, d’après le rapport. On ne peut pas lui couper les deux jambes et la tête. Il avait un vrai moteur et un vrai mental. Après, la méthodologie n’est pas la bonne. C’est certain, on est d’accord: il a fauté.

Vous craignez un grand déballage, maintenant que la figure de proue est tombée?

Si certains ont besoin de parler pour repartir, il le faut. Moi je n’ai pas eu le choix de le faire en 98. Aujourd’hui, si les gens ont besoin de faire leur coming-out pour exister probablement. Il y a des thérapies, des psychiatres pour ça. Il y en a qui ne dorment pas la nuit. Certains champions auront peut-être ce besoin.