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Mais qui peut en vouloir aux frigos de l’Établissement français du sang ?

Hacker en quête de buzz ou puissance étrangère… Mais qui peut en vouloir aux frigos l’Établissement français du sang ?

Ça jette un froid•Dans la nuit de dimanche à lundi, des pirates ont déréglé à distance les chambres froides d’un prestataire de l’EFS. Même méthode que sur les supermarchés en octobre, mais ni rançon ni espionnage, que cherchent ces hackers ?
Quentin Meunier

Quentin Meunier

L'essentiel

  • Des pirates informatiques ont attaqué dans la nuit de dimanche à lundi les systèmes frigorifiques de l’Établissement français du sang (EFS) en modifiant les réglages de température.
  • Les experts soupçonnent des acteurs étatiques, notamment des groupes en lien avec la Russie et l’Iran.
  • Ce genre d’incident sensibilise à la cybersécurité et à la « cyberrésilience », pour continuer de fonctionner même en cas d’attaque réussie.

Le plasma destiné aux transfusions dort à environ -30 °C. Et si quelqu’un pouvait tout ruiner en quelques heures ? Dans la nuit de dimanche à lundi, des pirates ont modifié les réglages de chambres froides utilisées par l’Établissement français du sang. Ils ont visé Coolworld, un frigoriste prestataire de l’EFS. Les seuils de température et de dégivrage ont été portés à de très hautes températures.

L’EFS assure que l’incident a été rapidement maîtrisé. Il ne signale ni perte de produits sanguins ni impact sanitaire, et les produits ont été transférés par précaution vers d’autres installations. L’établissement confirme à 20 Minutes être en contact avec l’ANSSI (agence nationale de sécurité des systèmes d’information) et le ministère de la Santé dans le cadre d’une enquête. Après de précédentes attaques en France et en Europe sur des systèmes frigorifiques, la question se pose : qui en a après la chaîne du froid ?

Les vulnérabilités de l’informatique industrielle

Sur la précédente attaque, de premiers éléments commencent à apparaître. Dans la nuit du 11 au 12 octobre, des frigos Danfoss ont été forcés en dégivrage dans plus de 400 supermarchés français, avec des températures montant jusqu’à 50 °C. L’ANSSI a recensé des compromissions de contrôleurs Danfoss (séries AK-SM et AK-SC), puis de Copeland et Dixell. À 20 Minutes, elle affirme aujourd’hui suivre aujourd’hui les deux dossiers. Auditionnée au Sénat le 21 octobre, elle a expliqué que les pirates avaient exploité des équipements exposés sur le Web et des mots de passe faibles. Aucun lien n’est établi à ce stade entre les deux opérations.

Comment des frigos deviennent-ils des cibles ? Antoine Hautin, secrétaire général et VP Défense d’Almond, rappelle qu’il faut distinguer trois domaines : l’IT (l’informatique classique), l’OT (l’informatique industrielle) et l’IoT (les objets connectés). Or, « ces trois domaines se recoupent de plus en plus », constate-t-il. L’OT agit sur des systèmes physiques : chaînes de production, fours, alarmes incendie, et donc chambres froides. « Ce n’était historiquement pas des systèmes gérés à distance, rappelle l’expert. Historiquement, l’intégration de la cybersécurité à la conception des systèmes industriels n’était pas un enjeu, on privilégiait la fiabilité, la résilience, la sûreté et un coût réduit. Puis on a commencé à intégrer des capteurs connectés, des mécanismes de télémaintenance. Or les accès à distance créent de nouvelles vulnérabilités. »

Des soupçons d’ingérences étrangères

Reste à savoir qui frappe, et pourquoi. Antoine Hautin n’a pas de certitudes, mais procède par élimination. Le mobile financier ? À écarter a priori : aucune rançon n’a été réclamée dans l’affaire des supermarchés. L’espionnage ? Il suppose de rester discret, alors que ces attaques font du bruit. Il reste le sabotage et la déstabilisation, ou la volonté de tester les cyberdéfenses.

Côté auteurs, la piste est celle d’acteurs étatiques. Dans plusieurs de ses notes et panoramas des menaces cyber, l’Anssi avancent que des groupes prorusses et des groupes aux liens possibles avec l’Iran sont actifs contre des infrastructures industrielles, notamment la production d’énergies renouvelables et la gestion de l’eau. « Ça peut être des groupes criminels affiliés à certains Etats sans implication directe de ces puissances étrangères », complète Antoine Hautin. Il n’exclut pas pour autant « les faits d’armes d’un ado dans sa chambre », en quête de défi technique et de notoriété.

Cybersécurité et cyberrésilience

Pour l’expert, cet épisode a tout de même un côté utile. « C’est la meilleure campagne de sensibilisation possible pour le public, les autorités, les entreprises », soulève Antoine Hautin. Pour lui, le vrai danger se trouve ailleurs : « les attaques invisibles, le prépositionnement », c’est-à-dire le repérage de vulnérabilités sans les exploiter tout de suite. Cette stratégie peut produire « un effet de blast où tout arrive d’un coup ». Et de rappeler : « Tous les conflits récents ont démarré par un volet cyber. »

D’où son appel à passer de la cybersécurité à la cyberrésilience : impliquer tous les métiers, pas seulement les équipes informatiques. « Comment on construit une société où même en cas d’attaque réussie, on continue de fonctionner ? », s’interroge-t-il. À l’EFS, la réponse tient peut-être dans un détail : des sondes de température indépendantes de celles du prestataire. Les pirates ont pu dérégler les frigos, mais pas les thermomètres qui surveillaient les poches de sang.