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Être une femme dans le monde masculin de la tech force à viser l’excellence

« Je n’ai jamais ressenti comme un frein d’être une femme dans la tech », note Anaïs Libolt de Dolby

TECH AU FÉminiNAlors que Dune 2, film dont la bande-son est marquée par l’empreinte de Dolby sort en salles, « 20 Minutes » a rencontré Anaïs Libolt, Directrice Europe Broadcast & Content chez Dolby Laboratories
Christophe Séfrin

Christophe Séfrin

L'essentiel

  • À 41 ans, Anaïs Libolt est directrice Europe Broadcast & Content chez Dolby Laboratories, qui marque de son empreinte le film Dune 2, en salles le 28 février.
  • Dans l’univers de la tech, historiquement masculin, Anaïs Libolt a toujours privilégié l’excellence pour s’imposer.
  • Il lui a aussi fallu se battre contre le syndrome de l’imposteur et composer avec des situations qui « aujourd’hui ne passeraient plus », selon elle.

Femme dans la tech ? Dans un univers historiquement masculin, de plus en plus de femmes s’affirment. Parmi elles, Anaïs Libolt, 41 ans, qui travaille depuis 2010 chez Dolby Laboratories, la firme qui marque de son empreinte la bande sonore de Dune 2, au cinéma le 28 février. Comment s’imposer dans la tech lorsque l’on est une femme ? Comment faire la différence et quels pièges éviter dans un mode d’hommes ? 20 Minutes a rencontré la directrice Europe Broadcast & Content de Dolby Laboratories.

Quel parcours vous a conduite jusque chez Dolby en 2010 ?

Après un BAC scientifique « S », je voulais m’orienter vers le métier d’ingénieur du son, technique et artistique. J’ai décroché une double licence, physique et cinéma, puis ai suivi les cours de l’école de cinéma Louis Lumière en version ingénieur du son, avec des cours d’acoustique, d’électronique et de pratique des techniques du son.

La tech, un univers « masculin », c’est un cliché ?

Plutôt une réalité qui le devient de moins en moins. Après, il y a des qualités masculines que l’on a tous, qui sont plus du domaine de la logique, de la construction. Ce qui relève plutôt du cerveau gauche et que l’on attribue généralement aux hommes !

En fait, ce sont des qualités que les femmes ont autant, même si elles sont souvent moins développées car peut-être moins exposées dans leur éducation. Donc, oui, la tech est masculine par cet aspect. Après, je trouve qu’il s’agit d’un secteur de moins en moins réservé aux hommes.

À quel titre avez-vous été recrutée chez Dolby en 2010 ?

A l’origine, j’ai été recrutée pour développer l’activité en France, d’une part car j’étais autonome techniquement, d’autre part pour mes capacités d’abstraction, le fait de savoir expliquer les choses simplement et de pouvoir faire du brand management, autrement dit de la gestion de portefeuille client.

Au quotidien, en quoi consiste désormais votre travail ?

Je gère en Europe une équipe de huit personnes dont la mission est de travailler avec nos clients qui développent les contenus et services de télévision, comme France Télévisions, Orange, Canal+, Netflix…

Moi, je m’occupe des clients français, mais je manage les collaborateurs qui s’occupent du reste de l’Europe. Il y a donc des activités d’encadrement, de stratégie sur les priorités.

Qu’est-ce qu’une femme apporte de différent dans cet univers ?

Je ne sais si c’est éducatif ou social, mais entre hommes et femmes, on a des approches différentes des soft kills, des relations, de l’empathie parfois. Ce sont des tendances, il n’y a pas de vérité absolue, mais je trouve cela intéressant d’avoir ces différentes couleurs dans une équipe, des raisonnements différents. Cerveau gauche, cerveau droit, c’est rigolo, mais sur le même problème, deux personnes ne vont vraiment pas avoir le même chemin de réflexion et c’est encore plus vrai entre hommes et femmes ! Et plus largement, la technologie servant in fine des usages, avoir des femmes dans la tech permet d’offrir des services ou fonctionnalités mieux adaptées à une plus large population.

Le syndrome de l’imposteur lorsque l’on est une femme dans ce milieu, vous l’avez ressenti ?

Je pense être née avec. Je crois que c’est quelque chose dont on hérite aussi, en tant que fille, en tant que femme. Le droit d’être éduquée, le droit d’aller travailler c’est assez récent dans l’Histoire de l’humanité ! Il y a quand même besoin de prouver que l’on est à notre place.

Aussi, comme pour beaucoup de femmes, mon arme de défense est de viser l’excellence, de me démarquer par rapport aux compétences et de briller en étant pertinente dans mon travail, plus que par d’autres critères.

Lorsque j’ai commencé ma carrière, j’ai été confrontée à des remarques sexistes à l’égard des femmes qui avaient des postes à responsabilité. Ces remarques laissaient sous-entendre que leurs compétences professionnelles n’étaient pas la raison de leur nomination ! Cela créait pour moi un climat d’anxiété qu’on puisse un jour sous-entendre cela à mon propos, nourrissant encore plus mon besoin de faire mes preuves. Heureusement, de nos jours, de telles remarques ne sont (presque) plus formulées ni tolérées.

Avez-vous durant votre parcours vécu des événements qui pourraient s’apparenter à une forme de patriarcat ?

Oui. Parfois dans la bienveillance, avec beaucoup de complaisance. Je pense qu’aujourd’hui, il y a des choses qui ne passeraient plus. Ce sont des longs chemins, mais les choses évoluent. Après, les relations de séduction existeront toujours, mais certaines frontières restent floues dans le monde professionnel. Aujourd’hui, cela s’est davantage clarifié.

Pour Anaïs Libolt, de Dolby Laboratories, «voir des femmes dans la tech permet d’offrir des services ou fonctionnalités mieux adaptées à une plus large population».
Pour Anaïs Libolt, de Dolby Laboratories, «voir des femmes dans la tech permet d’offrir des services ou fonctionnalités mieux adaptées à une plus large population». - Dolby

Avez-vous traversé des situations qui auraient pu « passer » à une époque, alors que c’était inadmissible ?

Oui… Oui, oui. Très clairement. C’est vrai qu’une jeune femme de 18 – 20 ans paraît très mature, mais sous cette maturité apparente, cela reste très difficile de savoir comment se positionner et comment dire non, mettre les limites, lorsque l’on n’a pas été éduquée à cela. C’est toute la complexité de la chose qui n’était même pas un sujet il y a quinze ans.

Pour s’affirmer dans le tech, est-il nécessaire de faire plus, mieux, différemment lorsque l’on est une femme ?

Jeune, je me suis mise en situation d’apprenante. Restant très humble, ne voulant pas perturber, mais plutôt aider, on me prenait parfois pour une stagiaire ! À un moment, lorsque l’on prend de l’âge et que l’on doit assumer des rôles de leadership, ça ne passe plus. C’est toujours un travail en cours pour moi, de me sentir légitime où je suis, de me dire que j’ai l’expérience suffisante pour transmettre et pour donner des directives que d’autres peuvent suivre. Cela me demande de développer des compétences nouvelles, de m’affirmer. Ce n’est pas propre à la tech et c’est un parcours enrichissant personnellement !

Autrement dit imposer le Dolby Atmos partout ?

(Rires) voilà, du Dolby Atmos partout, dans tout !

Le Dolby Atmos, s'impose comme le nouveau standard audio pour la vidéo et la musique.
Le Dolby Atmos, s'impose comme le nouveau standard audio pour la vidéo et la musique. - Dolby

En tant que manager êtes-vous amenée à recruter et à recruter des femmes ?

Je ne suis jamais parvenue à recruter une femme ! Il y a eu un poste ou j’ai eu quelques femmes candidates. Au final, elles ne correspondaient pas exactement à la recherche. Mais honnêtement, il y a très peu de candidates. J’ai récemment fait passer huit entretiens d’embauche pour deux postes et aucune femme n’était candidate. Cela tient, je pense, à cet univers tech qui reste masculin.

À poste égal, avez-vous le même niveau de salaire que vos collègues masculins dans l’entreprise ?

Je n’en sais rien. J’imagine que oui et que Dolby fait attention à cela. Je n’ai pas de raison de me plaindre.

Quel conseil donner à une jeune femme qui voudrait percer dans la tech ?

Cela dépend de sa personnalité, de ses facilités et de ses difficultés. Je reste profondément convaincue que dans la tech, il y a de la place pour tout le monde, tous types de profils. Personnellement, je n’ai jamais ressenti comme un frein d’être une femme dans ce milieu. Ça me faisait plutôt rire, d’ailleurs, d’être en minorité. J’ai aussi appris avec le temps. Il faut y aller, il faut vraiment croire en soi. Ne pas toujours vouloir en faire trop est aussi une des clés. Cela peut conduire au burn-out.