#BalanceTonInfluenceur ou quand la célébrité cache les violences sexistes et sexuelles

SOCIETE Alors que de nouvelles accusations viennent secouer la sphère de l’influence, beaucoup ont du mal à croire à la culpabilité de leurs célébrités. Entre relations parasociales et culture du viol, il reste difficile pour les victimes de s’exprimer

Pauline Ferrari
Des réseaux sociaux sur un smartphone (illustration).
Des réseaux sociaux sur un smartphone (illustration). — Jaap Arriens/Sipa USA/SIPA
  • Le 1er juillet dernier, le hashtag #BalanceTonInfluenceur inondait Twitter, et des accusations ont été portées contre le streamer Amaru ou encore Arthur, de Studio Danielle.
  • Les victimes qui témoignent contre des influenceurs ou créateurs de contenus se retrouvent bien souvent confrontées à des insultes.
  • Minimiser les violences, culpabiliser les victimes et déresponsabiliser l’auteur... Les violences sexistes et sexuelles sont encore soumises à des préjugés tenaces.

Twitter s’est enflammé sur un hashtag pourtant déjà connu : dans la nuit du 30 juin au 1er juillet, #BalanceTonInfluenceur a envahi la plateforme, dans la lignée des #BalanceTonYoutubeur ou #BalanceTonPorc, quelques années plus tôt.

S’il est difficile de savoir qui est à l’origine du retour de ce hashtag sur les réseaux sociaux, de nombreux témoignages ont afflué pour dénoncer les comportements supposés de certains streamers et influenceurs, comme Amaru, streamer qui frôle le million d’abonnés sur Twitch, ou bien Arthur de Studio Danielle. Sous ce hashtag, des témoignages, des captures d’écran de conversations, photos et vidéos, qui montreraient des messages déplacés envers des abonnées parfois mineures.


Des accusations qui font écho aux révélations concernant Léo Grasset, alias DirtyBiology, Youtubeur de vulgarisation scientifique. Ce dernier a été visé par une enquête de Médiapart et le témoignage de plusieurs femmes l’accusant de violences sexistes, sexuelles et psychologiques. Une plainte a été déposée contre lui le 5 juillet pour harcèlement sexuel. Ce n’est pas la première fois que des accusations sont émises envers des créateurs de contenus ou des influenceurs : les noms des Youtubeurs Norman ou Pierre Croce ressortent depuis plusieurs années sur Twitter, sans que ces accusations aient été suivies d’effet. Car aux dénonciations des victimes s’est opposée une horde de fans, persuadées de l’innocence de leur Youtubeur/streamer/influenceur préféré, rejetant en bloc les paroles des victimes.

Effet de halo et relations parasociales

Squeezie, Léna Situations, Etoiles, Maghla, etc., sur YouTube, Twitch ou Instagram, les créateurs de contenus exposent leurs vies, leurs centres d’intérêt, leurs pensées et opinions, une partie de leur intimité. De fait, on peut avoir l’impression d’avoir noué une relation particulière avec eux, alors même que cette relation est fictive… Puisque à sens unique. C’est ce qu’on appelle les relations parasociales, terme défini par les chercheurs américains Donald Horton et R. Richard Wohl en 1956.

Si à l’époque, les chercheurs parlaient de la proximité ressentie par les téléspectateurs pour certaines figures médiatiques, le phénomène s’est étendu aujourd’hui avec les réseaux sociaux. Contrairement à la télévision, il est possible d’avoir un degré d’interactivité avec la personnalité qu’on suit, par commentaires ou réaction d’une story sur Instagram. Les créateurs de contenus chérissent tout particulièrement cette authenticité et le lien avec leur communauté, notamment pour leur modèle économique.

Ainsi, quand des accusations surviennent à l’encontre de stars du Web, certains internautes ont l’impression qu’on accuse un proche. « Avec les influenceurs, on a une intimité plus forte, et donc l’émotion est plus forte », analyse Violette Kerleaux, psychologue sociale spécialiste de la prévention des violences sexistes et sexuelles. Une émotion plus forte liée également à ce qu’on peut relier à l’effet de halo, qui désigne la tendance à rendre plus positives certaines caractéristiques d’une personne même si on ne les connaît pas. Ce biais cognitif incite par exemple à penser que des personnes belles et célèbres seraient forcément très sympathiques ou incapables de tout acte cruel, au vu de ces premières caractéristiques.

Des mythes et préjugés tenaces sur les violences sexistes et sexuelles

« On a tendance à penser de façon binaire. Si on aime bien quelqu’un et que cette personne est accusée, c’est presque une disruption cognitive, ça ne rentre pas dans la case qu’on avait définie. Ça vient déranger une image positive, il faut du temps et c’est plus difficile à accepter », explique Violette Kerleaux. On a vu ce phénomène apparaître lors du procès en diffamation opposant Johnny Depp à Amber Heard : si l’actrice a été tournée en ridicule sur les réseaux sociaux, son ex-mari a quant à lui était présenté sous son meilleur jour, souriant et faisant des blagues. Beaucoup de fans de Johnny Depp n’étaient ainsi pas près de croire à la culpabilité de leur acteur préféré.

Depuis 2017 et le mouvement #MeToo, on a beaucoup parlé d’une libération de la parole des victimes de violences sexistes et sexuelles, ou en tout cas une plus grande écoute de celles-ci. Pourtant, dès que ces accusations visent des célébrités, on voit apparaître une mise en cause très violente de leur parole : celles qui se mettent à parler sont traitées de menteuses motivées par une prétendue vénalité.

« Il y a des mythes autour des violences sexistes et sexuelles qui opèrent en trois points : minimiser les violences, culpabiliser les victimes et déresponsabiliser l’auteur », résume Violette Kerleaux. Parmi ces mythes, il y a celui selon lequel certaines victimes mentiraient pour s’attirer gloire et fortune : aux Etats-Unis, une étude estimait que les faux témoignages dans les affaires de violences sexistes et sexuelles représentaient 2 à 10 % des cas… Une goutte d’eau dans l’océan. « Il n’empêche que les gens se concentrent beaucoup sur ça, et cela entraîne une banalisation des violences », souligne Violette Kerleaux.

Les créateurs de contenu, des agresseurs comme les autres ?

Autre argument largement mis en avant dans ce genre d’affaires : pourquoi les victimes n’ont-elles pas parlé avant ? Là encore, Violette Kerleaux pointe le manque d’éducation au fonctionnement des violences, des mécanismes d’emprise à la sidération, en passant par l’amnésie traumatique. Selon la psychologue, celles qui parlent alors que les faits sont prescrits « parlent pour soutenir celles qui ont la possibilité de porter plainte ».

Dernier exemple en date : la quinzaine de femmes accusant Patrick Poivre d’Arvor d’agressions sexuelles et de viol, dont la plupart témoignant des dizaines d’années après les faits… Certaines expliquaient à Mediapart vouloir témoigner pour soutenir les autres victimes ayant la possibilité d’aller en justice.

Quand on déroule le #BalanceTonInfluenceur sur Twitter, ou que l’on va regarder les commentaires sous la vidéo de Mediapart concernant Léo Grasset, un argument revient régulièrement : « Je ne peux pas croire qu’il ait fait ça, j’aimais beaucoup son travail. » La difficulté à croire les victimes vient de la position de pouvoir que ces créateurs de contenus peuvent exercer vis-à-vis d’une audience parfois très jeune. « Le phénomène d’emprise est d’autant plus élevé quand on est face à une célébrité », développe Violette Kerleaux, en rappelant que les questions d’emprise et de consentement sont parfois complexes. Mais elle explique aussi que les influenceurs, de par leur statut, ont une forme de pouvoir, « qui peut créer un sentiment d’impunité ».

Presque une semaine après que #BalanceTonInfluenceur a inondé la toile, c’est silence radio. Aucune plainte n’a été déposée, et peu de médias ont repris l’affaire. Il semblerait que les accusations tombent dans le silence, ou soient étouffées par une communauté de fans insultants. Pour Violette Kerleaux, il faut « respecter le temps de la justice » : si « certaines personnes n’ont pas eu le choix que de témoigner en place publique », elle estime que MeToo a changé la donne. « Les policiers sont davantage formés, on peut utiliser la voie de la justice, même si c’est plus long », estime-t-elle. Car la prise au sérieux des violences sexistes et sexuelles se passe majoritairement dans un tribunal. Et pas sur les réseaux sociaux.