Intelligence artificielle : « Une IA capable de nous débrancher ? Ça relève de la science-fiction », analyse Antoine Bordes

INTERVIEW A l’occasion du premier World artificial intelligence Cannes festival, ouvert au public ce samedi sur la Croisette, 20 Minutes a interrogé le chercheur français Antoine Bordes, codirecteur du laboratoire de recherche fondamentale en intelligence artificielle de Meta

Propos recueillis par Fabien Binacchi
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Antoine Bordes (à g.) ici avec Mark Zuckerberg, lors d'une visite du laboratoire Fair, à Paris en 2018
Antoine Bordes (à g.) ici avec Mark Zuckerberg, lors d'une visite du laboratoire Fair, à Paris en 2018 — Elodie Gregoire
  • A Cannes, un tout nouveau salon, World artificial intelligence Cannes festival, est entièrement consacré aux intelligences artificielles « capables de simuler l’intelligence humaine », selon la définition du Larousse.
  • Ces technologies sont présentes aujourd’hui « dans à peu près tout ce qui touche au numérique », selon le chercheur Antoine Bordes.
  • Elles font avancer la recherche, se développent, mais ne pourront pas atteindre un niveau d’intelligence « générale », sur tous les domaines, comme l’intelligence humaine, nous dit-il.

Elles sont un peu partout. Sur nos ordinateurs. Dans nos smartphones. Une simple recherche sur Internet. Une traduction automatique… Les intelligences artificielles (IA) prennent de plus en plus de place dans nos vies. Sans, forcément, que nous en ayons pleinement conscience. Elles mobilisent aussi de plus en plus de professionnels à travers le monde.

A Cannes, un tout nouveau salon, le World artificial intelligence Cannes festival, est entièrement consacré à ces technologies « capables de simuler l’intelligence humaine », selon la définition du Larousse. Ce samedi, cet événement, organisé dans le centre de congrès de la Croisette, s’ouvre même au grand public.

L’occasion de faire le point sur le développement de ces IA. Jusqu’où pourront-elles aller ? Quelles sont leurs limites ? 20 Minutes a interrogé le chercheur Antoine Bordes. Au CNRS jusqu’à 2014, ce spécialiste est depuis le codirecteur de Fair (Facebook artificial intelligence research), le laboratoire de recherche fondamentale en intelligence artificielle de Meta.

Que symbolise la naissance de ce nouveau rendez-vous à Cannes ?

Il y avait déjà des salons qui traitaient de l’intelligence artificielle, comme le Mobile world congress à Barcelone, sur les smartphones, le CES à Las Vegas, beaucoup plus généraliste, ou encore Vivatech à Paris. Mais cet événement à Cannes est vraiment le premier du genre à être entièrement consacré à l’Intelligence artificielle, en allant de la recherche jusqu’aux consommateurs. C’est une innovation qui montre la place qu’elle prend aujourd’hui dans l’économie.

A quelle vitesse a évolué la technologie ces dernières années ?

Il y a des domaines qui restent encore très compliqués pour les machines. Mais pour certains, considérés comme classiques, comme la reconnaissance d’objets, la traduction automatique, la reconnaissance de la parole, les avancées ont été vraiment très rapides. Bien plus rapides que ce que projetaient les experts.

Quelles sont les applications dans lesquelles l’IA intervient aujourd’hui ?

Partons plutôt de l’inverse, ça ira plus vite. Aujourd’hui, dans tout ce qui touche au numérique, quelles sont les applications qui ne font pas appel à l’IA ? Il y en a très très peu. Elle sert à créer de nouvelles expériences, de nouveaux divertissements en proposant de nouveaux outils aux créateurs et aux marques. Elle sert évidemment à organiser les plateformes comme les nôtres ; par exemple, à les protéger en détectant les contenus qui ne devraient pas s’y trouver. C’est tout l’écosystème qui est affecté par l’IA à divers degrés.

L’IA fait également avancer la science…

Elle aide effectivement énormément à la découverte scientifique. En biologie, en chimie. Pour la recherche médicale, aussi, où elle permet des avancées extrêmement rapides, que ce soit dans le traitement des données, dans la manière de générer des hypothèses.

Je peux donner deux exemples. Dont un que nous avons développé et qui s’appelle Fast MRI, IRM rapide. C’est un algorithme qui permet de faire de la reconstruction d’images pour accélérer cette procédure d’imagerie médicale, qui est longue et qui peut être un peu traumatisante. D’habitude, c’est un examen qui dure 15 à 30 minutes. On arrive à diviser ce temps par quatre environ en prenant moins d’images et en demandant à l’IA de compléter la séquence. Ça a été testé cliniquement avec des médecins. C’est complètement open source comme toute la recherche que l’on fait et qui va pouvoir être utilisée par les fabricants.

Nos collègues de DeepMind [Google] ont aussi développé un logiciel qui permet de prédire la structure des protéines à partir de leur séquence en acides aminés. Ça va être une brique fondamentale pour la biologie demain.

Parlons de l’avenir justement. L’IA va continuer à s’enrichir au fil du temps mais son développement aura-t-il une limite ?

Le chercheur Yann LeCun, qui travaille avec nous, explique souvent que l’IA se rapproche plutôt d’une intelligence animale que d’une intelligence humaine. C’est-à-dire qu’elle pourra être bien plus avancée dans des segments précis, mais pas en général. Elle va être de plus en plus performante pour effectuer certaines catégories de tâches. Par contre, voir une même IA faire aussi bien une recette de cuisine, analyser des protéines ou encore traduire toutes les langues, cela me semble plus compliqué. Avoir une intelligence qu’on pourrait appeler "générale", qui serait capable de tout faire, on en est quand même très loin. Donc, oui, dans ce sens-là, je pense qu’il y a une limite.

Il n’y a donc pas de risque de voir, comme dans certains films de science-fiction, la machine se doter d’une conscience et se retourner contre son créateur ?

Il y a eu un débat sur Twitter sur le fait qu’il pouvait y avoir des IA conscientes. Mais je pense que la communauté est quand même assez dubitative sur tout ça. En même temps, on n’a pas vraiment défini ce que pouvait être la conscience des machines… Il faudrait le faire. En attendant, on crée des cadres de régulation pour définir leur utilisation, les données sur lesquelles elles se basent et les applications avec lesquelles on a le droit de s’en servir. Et une IA qui serait tellement intelligente qu’elle en deviendrait capable de dépasser ses cadres de façon subtile et d’arriver à nous débrancher pour pouvoir rester branchée… c’est une théorie qui relève justement de la science-fiction.

Par rapport à cette intelligence animale dont on parle, certains pensent qu’une IA pourra vouloir se défendre d’être débranchée au nom d’un instinct de survie… Cela me semble très fantaisiste.