Guerre en Ukraine : TikTok aux avant-postes de la désinformation

RESEAUX SOCIAUX L'invasion russe est parfois désignée comme la « première guerre TikTok »

Lina Fourneau
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TikTok joue un rôle d'information... mais aussi de désinformation sur le conflit en Ukraine
TikTok joue un rôle d'information... mais aussi de désinformation sur le conflit en Ukraine — SOPA Images/SIPA
  • Plusieurs études publiées depuis l’invasion russe soulignent que TikTok constitue un vecteur privilégié pour la diffusion de fausses nouvelles sur la guerre en Ukraine, émanant en particulier de médias pro-Kremlin.
  • Certaines publications trompeuses « reçoivent un niveau d’engagement ahurissant », constate Ciarán O’Connor, analyste au sein de l’Institut du dialogue stratégique (ISD), un think tank basé à Londres.
  • Contrairement à Twitter ou Facebook, l’application est pour la première fois confrontée à une campagne de désinformation massive, souligne Serguey Sanovich, chercheur à l’université de Princeton, aux Etats-Unis. Et le fait que TikTok est détenu par une entreprise chinoise n’est pas sans conséquences.

Bombardements d’immeubles, civils en larmes et villes dévastées : depuis le début de l’invasion russe en Ukraine, TikTok est, comme d’autres réseaux sociaux, devenu une vitrine de la guerre. Mais l'application chinoise constitue surtout une porte d’entrée sur les fausses informations, révèle la dernière enquête de Newsguard, une start-up américaine qui lutte contre la désinformation. Dans leurs conclusions, publiées le 3 mars dernier, les analystes pointent du doigt le réseau social, qui constitue un « puits sans fond de la désinformation de guerre », « à laquelle est exposé un public jeune ». Et ce même si les utilisateurs « ne cherchent pas de contenus liés à l’Ukraine ».

Mais pourquoi l’application est-elle particulièrement touchée par les faux contenus liés à la guerre ? Selon une analyse de l’Institut du dialogue stratégique (ISD) publiée le 2 mars, la plateforme est abondamment utilisée par des comptes liés à des médias russes contrôlés par l’Etat, par exemple Russia Today, RIA Novosti ou Sputnik, sans que les utilisateurs ne puissent le déceler. « Notre analyse a montré que TikTok constituait une partie essentielle de l’appareil de désinformation du Kremlin, explique à 20 Minutes Ciarán O’Connor, l’analyste qui a piloté ce rapport. En effet, des organes de presse russes utilisent désormais la plateforme pour cibler l’Ukraine ou pour promouvoir les justifications supposées de l’invasion. »

Dans leur enquête, Ciarán O’Connor et son équipe ont par exemple repéré pas moins de dix comptes exploités par Russia Today sur TikTok. « Nous remarquons par ailleurs que les organes d’information russes contrôlés par l’Etat reçoivent un niveau d’engagement ahurissant. Dans certains exemples, ces engagements dépassent ceux sur YouTube », relève notre interlocuteur.

La difficile distinction des contenus

L’enquête de l’ISD montre ainsi la réelle difficulté, pour les utilisateurs russes qui n’ont pas accès à une information libre, d’identifier les comptes cachés des médias russes, ce que Ciarán O’Connor décrit comme "le défi majeur" du réseau social désormais. « Certaines publications font de la désinformation manifeste avec des récits trompeurs ou faux publiés par l’Etat russe, par exemple sur la fuite de Volodymyr Zelensky de Kiev. Puis, d’autres histoires se trouvent dans une zone grise et ont peut-être un élément de vérité, mais elles sont placées dans un récit plus large qui exagère l’information ou inclut d’autres fausses informations aussi », souligne notre interlocuteur.

Depuis les premiers faux pas de la plateforme lors de la guerre en Ukraine, TikTok a annoncé la suspension de nouveaux téléchargements en Russie en réponse aux deux lois qui interdisent la diffusion d’informations visant à « discréditer » les forces armées russes. « TikTok est un débouché pour la créativité et le divertissement qui peut fournir une source de soulagement et de connexion humaine en temps de guerre où les gens sont confrontés à une immense tragédie et à l’isolement. Cependant, la sécurité de nos employés et de nos utilisateurs reste notre priorité absolue », annonçait alors le réseau social sur son site Internet. Avant d’ajouter : « A la lumière de la nouvelle loi russe sur les "fake news", nous n’avons pas d’autres choix que de suspendre la diffusion en direct et le nouveau contenu de notre service vidéo. »

Mais cette nouvelle interdiction ne veut pas dire que la désinformation a disparu du réseau social, selon Ciarán O’Connor. « Cela a probablement réduit le nombre d’utilisateurs en Russie, ou peut-être le temps par jour que l’utilisateur moyen passe sur TikTok. Mais en même temps, les utilisateurs russes des médias sociaux connaissent bien les VPN et les autres méthodes pour éviter les blocages. Par exemple, la rédactrice en chef de Russia Today, Margarita Simonyan, continue à publier de nouvelles vidéos, alors qu’on sait qu’elle est en Russie », avance l’analyste de l’ISD.

Des mesures plus strictes à prendre, selon l’ISD

Selon les spécialistes interrogés par 20 Minutes, l’exposition de TikTok à la désinformation vient essentiellement du jeune âge du réseau social. Créée en 2016, l’application n’a pas encore eu le temps d’anticiper les problématiques liées à la lutte contre la désinformation, explique Serguey Sanovich, postdoctorant spécialisé dans la désinformation et la gouvernance des plateformes de médias sociaux à l’université de Princeton, aux Etats-Unis. « Les plateformes basées aux Etats-Unis comme Twitter et Facebook ont pu commencer à penser aux fausses nouvelles bien plus tôt, après l’ingérence dans les élections américaines de 2016, et ont maintenant largement retiré de leurs réseaux les bellicistes financés par l’Etat russe. »

« C’est l’une des premières grandes guerres dans lesquelles TikTok a été à l’avant-poste des événements sur le terrain – à la fois pour ceux qui regardent de loin mais aussi pour ceux qui essaient de documenter les événements, de diffuser des récits et de façonner les perceptions », abonde Ciarán O’Connor. Pour lui, « il est vital que TikTok prenne des mesures pour limiter la portée des médias russes promouvant la désinformation ou, au moins, pour sensibiliser les utilisateurs sur la source de l’information qu’ils consomment, avec la création de labels. »

Une application chinoise, différence de taille

Mais ce n’est pas tout : le réseau social TikTok appartient à la société chinoise Bytenance, ce qui joue un rôle dans la modération selon Serguey Sanovich. Selon le chercheur de l’université de Princeton, l’entreprise chinoise ne fera jamais de la désinformation sa priorité. Et Ciarán O’Connor de rappeler : « TikTok et Bytedance sont régulièrement l’objet de questions et de critiques concernant leurs liens avec l’Etat chinois ou l’influence potentielle du gouvernement. Ces questions sont d’autant plus pertinentes que la Chine refuse de condamner catégoriquement les actions de la Russie en Ukraine. » Mais selon les chercheurs, il est encore difficile de mesurer l’influence et l’emprose de la Chine sur le réseau social.

Pour l’ISD, les prochains mois vont sans doute être très importants pour les réseaux sociaux en Russie. « Alors que la guerre continuera et que l’intensité de la couverture médiatique pourrait s’estomper, nous devrons continuer à surveiller les plateformes, insiste Ciarán O’Connor. Maintiendront-elles encore les restrictions ou annuleront-elles leurs blocages ? Ce sera à observer… »