Propagande russe: «Aujourd'hui, pour le Kremlin, il faut briser l'UE», analyse l'historienne Galia Ackerman

INTERVIEW Spécialiste de l'idéologie de la Russie post-soviétique, Galia Ackerman analyse dans un livre la nouvelle idéologie militaire qui s'installe au Kremlin et ses relais d'influence

Propos recueillis par Mathilde Cousin

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Vladimir Poutine à Moscou le 9 mai.
Vladimir Poutine à Moscou le 9 mai. — Alexander Zemlianichenko/AP/SIPA
  • Spécialiste de l'idéologie de la Russie post-soviétique et historienne, Galia Ackerman vient de publier Le Régiment immortel.
  • Dans cet essai, elle analyse le tournant idéologique du régime russe.
  • Elle revient pour 20 Minutes sur la propagande russe en France et en Occident.

Un président russe qui se revendique de Staline et de la Grande guerre patriotique (1941-1945). L’affirmation pourrait surprendre, c’est pourtant le tournant idéologique que prend le Kremlin. Dans son nouveau livre, Le Régiment immortel (éd. Premier parallèle)*, Galia Ackerman analyse l’idéologie du pouvoir russe. Une idéologie qui passe aussi par la propagande auprès des populations étrangères. L’historienne explique pour 20 Minutes le fonctionnement de cette propagande.

Galia Ackerman est spécialiste de l'Ukraine et de l'idéologie de la Russie post-soviétique.

Pourquoi le Kremlin cherche-t-il à influencer les sociétés occidentales ?

La sphère traditionnelle d’influence russe, ce sont les pays de l’Est, les anciens pays du camp socialiste. Ce camp s’est rangé du côté occidental et la plupart font partie de l’Union européenne. Même l’Ukraine a préféré un vecteur occidental.

Pour la Russie, c’est une très grande perte. Aujourd’hui, il n’est pas suffisant d’essayer de renverser le cours de l’histoire à l’Est, il faut briser l’UE. L’UE est plus peuplée que la Russie et a un grand territoire. Pour la Russie, c’est une menace existentielle, c’est comme cela que les dirigeants russes le perçoivent.

Quel rôle jouent RT et Sputnik dans le relais de cette propagande ?

Le mode opératoire de RT et Sputnik n’est pas banal. Dans le livre, je cite une vidéo faite par Margarita Simonian, la rédactrice en chef de RT et de Sputnik. Cette vidéo a été faite pour ridiculiser tous les soupons qui sont jetés sur le fonctionnement de ces deux médias. Cette vidéo est édifiante, Margarita Simonian se moque.

Ce que font maintenant RT et Sputnik n’est plus centré complètement sur la création d’une image positive de la Russie, mais l’objectif est de saper l’Occident de l’intérieur. L’objectif est de montrer que chez nous tout est pourri. Cela passe par les soutiens aux mouvements d’extrême-gauche et d’extrême-droite. L’extrême-gauche, car ils détestent les Etats-Unis. Il y a une proximité avec l’extrême-droite car le régime russe se définit comme traditionaliste. Je constate qu’au moindre prétexte, ces médias montrent Marine Le Pen de façon positive. Ils refusent de qualifier le Rassemblement national d’extrême-droite, ils l’appellent la droite.

(…) Pour leurs débats, ils choisissent assez habilement des gens. Parfois, ils invitent des gens qui ne sont pas de leur bord, simplement pour apporter un peu de crédibilité. Je me souviens qu’au tout début de RT, il y avait un événement avec la Corée du Nord. Ils ont invité un spécialiste qui dénonce ce régime, mais par ailleurs, pendant une journée entière, ils ont montré un film qui montrait une image positive du dirigeant nord-coréen. C’est le dosage qui est important dans ces médias.

Dans votre livre, vous citez la rédactrice en chef de RT, qui compare sa chaîne à un ministère de la Défense. Que signifie ce vocabulaire militaire ?

A l’époque soviétique, le KGB a toujours considéré qu’il y avait une guerre d’information. Leur influence était limitée en Occident et leur propagande n’avait pas beaucoup de relais. Aujourd’hui, comme il n’y a plus l’obstacle que représentait l’idéologie communiste, cette propagande est plus facile à passer.

Vous citez également Vladislav Sourkov, un proche du président russe, qui explique que « la Russie s’introduit dans les cerveaux (des pays étrangers) et (ces pays) ne savent que faire de leur propre conscience altérée. » Comment comprendre cette déclaration ?

Ce qu’il veut dire, c’est que l’Occident n’a pas encore compris. Selon lui, le modèle russe va devenir dominant car c’est ce modèle-là qui marche, qui assure la cohésion nationale.

*Galia Ackerman, Le Régiment immortel, Premier parallèle, 20 euros