Haine en ligne : « La modération par les réseaux ne doit pas être considérée comme l’Alpha et l’Oméga », alerte Asma Mhalla

INTERVIEW Pour cette spécialiste des enjeux de l’économie numérique, la condamnation de Twitter ne doit pas « masquer » notre responsabilité collective dans la propagation des discours haineux

Propos recueillis par Hélène Sergent
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Twitter avait été assigné en mai 2020 devant le tribunal de Paris par plusieurs associations.
Twitter avait été assigné en mai 2020 devant le tribunal de Paris par plusieurs associations. — Lionel BONAVENTURE / AFP

« Twitter ne pourra plus impunément laisser la haine se déverser sur sa plateforme ». Dans un communiqué diffusé jeudi 20 janvier, les associations françaises à l’origine d’une procédure judiciaire visant le réseau social américain ont salué la décision rendue par la cour d’Appel de Paris. Après une première condamnation l’été dernier, Twitter International est de nouveau  sommé de détailler ses moyens de lutte contre la haine en ligne et les contenus discriminatoires.

L’entreprise dispose désormais de deux mois pour répondre à l’injonction de la justice française. Mais quelle est la véritable portée de cette décision ? Pour Asma Mhalla, spécialiste des enjeux de l’économie numérique et maîtresse de conférence à Sciences po, la modération réalisée par les réseaux sociaux et leur responsabilité dans la propagation des discours haineux doivent s’accompagner d’une réflexion collective sur nos usages numériques.

Asma Mhalla, maître de conférences à Sciences Po est spécialiste des enjeux de l?économie numérique.
Asma Mhalla, maître de conférences à Sciences Po est spécialiste des enjeux de l?économie numérique. - Asma M.

Comment analysez-vous la décision rendue ce jeudi par la cour d’appel de Paris à l’encontre de Twitter international ?

C’est une bonne chose à mon sens. Twitter, comme l’immense majorité des autres réseaux sociaux, est une entreprise privée de droit américain qui diffuse et produit de l’information. Sauf que cette information n’est pas toujours neutre, elle peut être manipulée et les contenus publiés sur cette plateforme peuvent être haineux. Il semble donc important et nécessaire de pouvoir avoir un œil sur les moyens mis en œuvre pour modérer et supprimer ces contenus haineux.

Ce n’est qu’à cette condition que l’on pourra ensuite mesurer si ces moyens pour organiser l'expression de notre parole sont suffisants ou au contraire si les plateformes vont trop loin dans leur modération. En revanche, attention, la modération ne doit pas être considérée comme l’Alpha et l’Oméga sur ce sujet de la haine en ligne. Si les mécanismes de viralité ou les algorithmes d’amplification des discours haineux utilisés par les réseaux sociaux sont une réalité, il ne faut pas confondre cause et symptôme. Le solutionnisme technologique – ou juridique – ne doit pas nous empêcher de nous interroger sur l’état de notre débat public. Pourquoi une parole haineuse s’exprime-t-elle à l’origine ? On doit se poser collectivement cette question.

Cette décision est-elle véritablement contraignante pour Twitter ?

Twitter International a deux mois pour répondre à la justice française sur ses moyens déployés en matière de modération. Mais par le passé, on a déjà vu l’entreprise refuser de répondre aux injonctions de la justice. La question du rapport de force me semble importante. Ce n’est pas la même chose d’avoir un juge, isolé quelque part en France, qui somme une entreprise internationale et d’avoir un mécanisme européen comme celui prévu par  le DSA, le Digital services act. Avoir une entité référente dans chaque Etat européen, dotée de capacité d’amendes et de contrôle à l’égard des plateformes pourrait changer ce rapport de force.

Comment ce débat s’exprime-t-il ailleurs dans le monde ?

Il a eu lieu outre-Atlantique au moment des « Facebook Files » et lors des auditions de  la lanceuse d’alerte Frances Haugen. Si on élargit le débat à Facebook, on s’est rendu compte que le réseau opérait une modération différenciée par pays. Les contenus publiés aux Etats-Unis et en Israël étaient par exemple très modérés et d’autres, notamment dans des pays arabes ou asiatiques l’étaient beaucoup moins. Par ailleurs, la difficulté pour les systèmes judiciaires du monde entier, c’est le gigantisme de ces plateformes. On ne pourra pas mettre de modérateur derrière chaque utilisateur et les algorithmes de modération ont d’ores et déjà montré qu’ils étaient faillibles. L’enjeu pour nous utilisateur, c’est aussi de questionner nos usages des réseaux sociaux.