Amendes, blocages, concurrents locaux… Comment la Russie tente de « museler » les grandes plateformes

INTERNET Depuis quelques jours, les autorités russes tentent de juguler sur les réseaux sociaux des appels à la mobilisation contre le pouvoir en place

H. B.

— 

Vladimir Poutine le 22 décembre 2020 à Moscou.
Vladimir Poutine le 22 décembre 2020 à Moscou. — Aleksey Nikolskyi/SPUTNIK/SIPA

La Russie veut « un Internet souverain ». Depuis quelques jours, les autorités russes tentent de juguler sur les réseaux sociaux des appels à la mobilisation contre le pouvoir en place. De multiples appels à manifester, pour exiger la libération d’Alexeï Navalny, ont totalisé des centaines de millions de vues sur TitkTok, l’appli prisée des adolescents, mais également sur YouTube, plateforme privilégiée par de nombreux jeunes pour s’informer en Russie.

Les médias traditionnels – notamment télévisés – étant sous le contrôle du Kremlin, Internet est aujourd’hui devenu l’un des derniers espaces sur lequel peuvent s’exprimer les opposants au pouvoir en place, et où gronde la contestation contre les autorités.

Un tour de vis sur le « Runet »

Les autorités russes ont commencé ces dernières années à donner un tour de vis sur le « Runet » (Internet russe) au nom de la lutte contre l’extrémisme, le terrorisme et la protection des mineurs. Des concepts fourre-tout selon les détracteurs du régime, qui y voient des tentatives de censure.

La Russie s’est en outre dotée en 2019 d’une loi pour le développement d’un Internet souverain. L’Etat russe peut ainsi bloquer des sites Internet si ces derniers sont reconnus coupables de « censure » ou « discriminations ». Les autorités démentent vouloir bâtir un réseau national sous contrôle, comme c’est le cas en Chine, mais c’est exactement ce que craignent ONG et opposants.

Des amendes pouvant aller jusqu’à 4 millions de roubles

Réagissant à la vague de contenus pro-Navalny qui a inondé les grandes plateformes cette semaine, le gendarme russe des télécommunications Roskomnadzor a ainsi menacé les réseaux sociaux d’amendes - pouvant aller jusqu’à 4 millions de roubles (43.880 euros au taux actuel) - au nom de la protection des moins de 18 ans.

Roskomnadzor a par ailleurs indiqué, ce vendredi, que TikTok avait « supprimé 38 % des informations impliquant des mineurs dans des actions illégales dangereuses », ajoutant que VKontakte – le Facebook russe – avait effacé 50 % de ces messages, Instagram 17 % et YouTube 50 %. Pour sa part, Facebook qui détient Instagram a affirmé ne s’être pas plié à l’exigence des autorités. « Comme ce contenu ne va pas à l’encontre de nos standards de la communauté, il reste sur notre plateforme », a déclaré une porte-parole de Facebook vendredi soir.

« Peu de moyens » pour bloquer les réseaux sociaux

La Russie bloque déjà avec un succès variable nombre de sites d’opposition ou ayant refusé de coopérer avec les autorités, comme notamment le réseau social LinkedIn. En revanche, le pays n’avait pas réussi l’an dernier à interdire la messagerie cryptée Telegram, après des mois de tentatives de blocage infructueuses. Et interdire aujoud’hui complètement YouTube, qui appartient à Google, semble très compliqué.

« Roskomnadzor n’a pas beaucoup de fonds », affirme Artiom Kozliouk, directeur de l’association de défense des libertés numériques Roskomsvoboda, « ils n’ont pratiquement aucun levier ». « Il est également difficile de faire pression sur les réseaux sociaux occidentaux : en faisant des concessions à un régime politique, un coup serait porté à leur réputation à l’échelle mondiale », ajoute-t-il.

« Des initiatives locales » pour concurrencer les grandes plateformes

Dans le cas de TikTok, si les démarches pourraient être facilitées par une proximité avec la Chine, experte en matière de censure d’Internet, Moscou se heurte néanmoins à une méconnaissance de ce réseau social populaire chez les plus jeunes. La chaîne d’Etat RT rapportait mercredi que des cours seraient proposés aux fonctionnaires sur la compréhension de l’argot des adolescents et des sites comme TikTok.

Par conséquent, les autorités ambitionnent de bâtir des concurrents locaux, à l’instar de « RuTube », appartenant à la holding Gazprom-Media (contrôlée par le géant gazier russe), une plateforme vidéo qui présente des contenus aseptisés. Jusqu’ici, le site fait pâle figure à côté de YouTube.

Mais Gazprom-Media, désormais dirigée par Alexandre Jarov, ancien chef de Roskomnadzor, a annoncé qu’en 2021-2022, elle moderniserait RuTube et lancerait un « TikTok russe » développé avec le soutien de la fondation Innopraktika, dirigée par Katerina Tikhonova, fille présumée de Vladimir Poutine. Selon Artiom Kozliouk, après plus de vingt ans d’Internet libre, ces efforts arrivent bien trop tard. Les autorités ont « raté leur chance ».