Arrestation de Navalny : Manifs, challenges, tutos... La génération TikTok défie le pouvoir en Russie

RESEAUX SOCIAUX Des appels à manifester, des conseils pour ne pas se faire arrêter ou des vidéos d’élèves remplaçant le portrait de Poutine par celui de Navalny dans leur classe, ont été publiés ces derniers jours sur TikTok

Hakima Bounemoura

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Des manifestants appelant à la libération de Navalny, le 18 janvier 2021.
Des manifestants appelant à la libération de Navalny, le 18 janvier 2021. — Sergei Bobylev/TASS
  • Des milliers de vidéos et de messages de soutien à l’opposant Alexeï Navalny, arrêté ce dimanche lors de son retour en Russie, circulent depuis quelques jours sur la plateforme TikTok, très prisée des adolescents.
  • Des appels à manifester, des conseils pour ne pas se faire arrêter ou des vidéos d’élèves remplaçant le portrait de Poutine par celui de Navalny dans leur salle de classe, ont été publiés sur TikTok.
  • « Ce qu’il se passe sur les réseaux sociaux ne reflète pas forcément la réalité (…) La jeunesse ne descendra pas en masse dans la rue demain », estime Phlippe Migault, directeur du Centre européen d’analyses stratégiques (CEAS), spécialiste de la Russie.

Les autorités russes sont inquiètes. Depuis quelques jours, elles tentent de juguler sur les réseaux sociaux des appels à la mobilisation contre le pouvoir en place. Après son arrestation dimanche, l’opposant russe Alexeï Navalny a riposté en lançant à ses soutiens un appel à manifester ce samedi, et en diffusant mardi une enquête sur l’immense et fastueuse propriété dont bénéficie selon lui le président Vladimir Poutine, sur les rives de la mer Noire, et dont la construction aurait coûté plus d’un milliard d’euros. Cette vidéo, qui dure plus de deux heures, a été visionnée plus de 60 millions de fois en seulement quelques jours.

Elle a alimenté des milliers de publications sur les réseaux sociaux, qui ont également relayé l’appel à manifester samedi pour libérer l’opposant russe. Plusieurs personnalités parli lesquels des acteurs, des musiciens et des athlètes ont annoncé leur soutien à Alexeï Navalny. L’ancien capitaine de la sélection russe de football, Igor Denissov, habituellement peu intéressé par la politique, a ainsi déclaré qu’il avait un « grand respect » pour Navalny, et a estimé que ce dernier « devait être libéré ». Le très populaire YouTubeur russe Iouri Doud a lui aussi dénoncé une situation « scandaleuse » dans une publication affichant plus de 800.000 « likes » sur Instagram. Mais c’est surtout la jeunesse du pays qui s’est mobilisée ces derniers jours sur les réseaux sociaux, et plus particulièrement sur TikTok.

Plus de 90 millions de vues pour le hashtag #LibérezNavalny

Les publications de soutien à Navalny ont explosé sur la très populaire plateforme de partage de vidéos TikTok. De nombreuses vidéos ont ainsi été postées ces derniers jours par des lycéens, l’un des challenges étant de se filmer en train de décrocher le portrait du président Poutine placardé dans les salles de classe, et de le remplacer par une photo d’Alexeï Navalny. Des milliers d’autres vidéos, rivalisant de créativité, ont également été publiées sur la plateforme par des étudiants, appelant la jeunesse du pays à se mobiliser. Des tutos et vidéos de conseils pour ne pas se faire arrêter, comme « les phrases qui peuvent te sauver la vie si on veut t’interpeller en manif » ont aussi abondamment été échangés. Le hashtag #свободунавальному (#lLibérezNavalny) a ainsi été repartagé plus de 90 millions de fois sur TikTok en seulement quelques jours.

« Chaque jour à la faculté de droit, j’apprends comment fonctionne le cadre législatif en Russie, comment les affaires juridiques devraient fonctionner et comment les droits de l’homme sont garantis (…) Mais aujourd’hui en Russie, rien ne se passe normalement », écrit ainsi un utilisateur de TikTok, critiquant « l’arrestation arbitraire » d’Alexeï Navalny dimanche dernier, lors de son arrivée à l’aéroport. Comme lui, beaucoup de jeunes n’ont pas hésité à dénoncer ce qu’il considère être une « une violation du droit et des libertés ». « Après l’enquête publiée cette semaine contre Poutine, il semblerait qu’il y ait aujourd’hui un mouvement de fond assez fort dans la jeunesse pour réclamer la libération de Navalny, », note ainsi sur Twitter Matthew Luxmoore, correspondant à Moscou pour une radio britannique.

Face à la montée en puissance de cette mobilisation chez les jeunes, le pouvoir russe a tenté cette semaine de lancer une « contre-offensive » sur les réseaux sociaux. Une influenceuse très populaire sur TikTok a ainsi raconté qu’elle avait refusé 150.000 roubles (soit environ 1650€) pour publier un post dénonçant le retour de #Navalny. D’autres influenceurs auraient en revanche accepté l’offre et publié le post en question. Selon la journaliste franco-russe Alexandre Dalsbaek, un lycée technologique de Balakovo (sud-est) a publié une liste avec les noms, dates de naissance et adresses des étudiants qui participent à des groupes d’opposition en ligne liés à #Navalny. Un étudiant d’une université de Moscou a également déclaré, sous couvert d’anonymat, que lui et ses camarades de classe avaient été menacés d’une éventuelle expulsion s’ils assistaient aux manifestations.

Des mesures du Kremlin « pour bloquer » les appels à manifester en ligne

Pour empêcher la diffusion des appels à manifester ce samedi, le gendarme russe des télécommunications Roskomnadzor a adressé un avertissement aux plateformes TikTok et Vkontakte, l’équivalent russe de Facebook, leur intimant l’ordre de bloquer les contenus considérés comme des appels à « des mineurs à participer à des activités illégales ». D’autres géants du numérique  comme Facebook et Twitter ont aussi reçu l’ordre de la Russie de « bloquer toutes les publications avec des appels à manifester le 23 ». Roskomnadzor a en outre menacé d’amendes allant jusqu’à quatre millions de roubles (44.600 euros) les plateformes Internet qui ne supprimeront pas les « informations interdites ».

Le Kremlin a aussi mis en garde contre les manifestations, qui s’apparenteraient à « des activités illégales ». « Des appels à la participation à des événements de masse illégaux ont été identifiés (…) et des mesures de réponse du parquet seront prises », a déclaré le bureau du procureur dans un communiqué. Le ministère de l’Intérieur a également dit être prêt à « protéger l’ordre public » et a promis de poursuivre les auteurs d’appels à manifester sur Internet. La patronne de la chaîne télévisée d’info internationale en continu RT, financée par l’État russe, a de son côté accusé « TikTok, qui appartient à des Chinois, d’essayer d’orchestrer une guerre entre enfants en Russie ».

« La jeunesse ne descendra pas en masse dans la rue »

La crainte, pour le pouvoir russe, de voir de nombreux élèves et étudiants venir grossir les rangs des manifestants samedi est donc aujourd’hui bien réelle. Le ministère de l’Education a même appelé les parents à « s’intéresser aux projets de leurs enfants et à les empêcher » de rejoindre les rassemblements. « Ce qu’il se passe sur les réseaux sociaux ne reflète pas forcément la réalité. Il y a déjà eu plusieurs manifestations de la jeunesse en soutien à Navalny. Et il n’y a jamais eu plus que quelques milliers de personnes, pour une population à Moscou qui dépasse les 12 millions d’habitants. Il n’y a pas de raison que cela change aujourd’hui. La jeunesse ne descendra pas en masse dans la rue », estime toutefois Philippe Migault, directeur du Centre européen d’analyses stratégiques (CEAS), spécialiste de la Russie.

« Par ailleurs, contrairement à ce que l’on pense, Alexeï Navalny est loin d’être le principal opposant à Poutine. C’est seulement celui qui fait le plus de bruit. Il n’a pas de programme, pas de parti, pas de soutien à part sur les réseaux sociaux », ajoute le spécialiste de la Russie. « Si on s’imagine que Poutine va fléchir sa politique avec cette mobilisation sur les réseaux sociaux, et que la révolution est pour demain, on se met le doigt dans l’œil jusqu’au coude », ajoute Philippe Migault, qui rappelle que la mobilisation prévue samedi n’a pas été autorisée, et qu’en cette période de crise sanitaire – le Covid 19 continue de se propager en Russie –, « ceux qui braveront cet interdit se feront très probablement interpeller ».