Affaire Alexeï Navalny : Pourquoi l’opposant a-t-il pris le risque de revenir en Russie ?

COME BACK Après plusieurs mois de convalescence en Allemagne, Alexeï Navalny est retourné en Russie, dimanche, et a été immédiatement arrêté à l’aéroport

Manon Aublanc

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Le principal opposant russe Alexeï Navalny
Le principal opposant russe Alexeï Navalny — Sergei Fadeichev/TASS/Sipa USA/SIPA
  • Dimanche, Alexeï Navalny, opposant politique et militant anti-corruption, est rentré à Moscou, en Russie, après cinq mois de convalescence en Allemagne. Il a été arrêté immédiatement à son arrivée en Russie.
  • L’homme de 44 ans avait été hospitalisé à Berlin, en août 2020, après avoir été empoisonné au Novitchok, selon trois laboratoires européens.
  • Son incarcération a suscité des condamnations de l’UE et des Etats-Unis, qui ont réclamé sa libération. Mais pourquoi Alexeï Navalny a-t-il pris le risque de rentrer dans son pays, sachant ce qui l’y attendait ?

Aussitôt arrivé en Russie, aussitôt arrêté. L’opposant russe Alexeï Navalny a été immédiatement interpellé, dimanche, à son retour dans le pays, après cinq mois de convalescence en Allemagne à la suite d’un empoisonnement présumé. Après une nuit en garde à vue, l’ennemi numéro un du Kremlin a été incarcéré, ce lundi, et devrait rester en prison au moins jusqu’au 15 février.

Les autorités lui reprochent d’avoir violé des mesures de contrôle judiciaire, ces derniers mois, alors qu'il était hospitalisé en Allemagne depuis août dernier, après être subitement tombé dans le coma. La semaine dernière, le FSIN, le service pénitencier russe, avait prévenu l’opposant qu’il serait arrêté à son retour en Russie pour avoir violé le contrôle judiciaire qui lui était imposé dans le cadre d’une peine de cinq ans de prison avec sursis pour détournements de fonds. Dans ces conditions, pourquoi l’opposant numéro un à Vladimir Poutine a-t-il pris le risque de revenir ?

Pas d’avenir politique pour Navalny en dehors de la Russie

En s’envolant pour Moscou, Alexeï Navalny s’était même déclaré « très heureux » de rentrer et avait assuré n’avoir peur de rien. « On va m’arrêter ? Ce n’est pas possible, je suis innocent », avait-il ironisé. Pour l’opposant politique, impossible de poursuivre son combat depuis l’étranger. « Il sait qu’il n’a pas d’avenir politique hors de Russie. Poursuivre une action politique en exil est très difficile, voire impossible », explique Arnaud Dubien, directeur de l’Observatoire franco-russe à Moscou et chercheur associé à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS).

Pour Jean de Gliniasty, directeur de recherche à l’IRIS et ancien ambassadeur de France à Moscou, Alexeï Navalny est avant tout un militant « qui a le sentiment d’avoir une mission » : « Il a pris ses responsabilités, il ne renonce pas à son influence, une influence qu’il aurait perdue s’il était resté à l’étranger. » Avec son empoisonnement présumé, l’opposant a même acquis une certaine notoriété en Russie, où elle reste toutefois limitée en dehors des grandes agglomérations. Selon un sondage du centre indépendant Levada datant de septembre, 20 % des Russes approuvent désormais son action, contre 7 % avant les événements d’août 2020 : « Il commence à devenir connu, à avoir une base politique qu’il n’avait pas avant », décrypte l’ancien ambassadeur, qui estime que son retour pourrait lui apporter un crédit supplémentaire chez certains Russes, sensibles à son combat.

De trouble-fête à ennemi du Kremlin

Ce lundi après-midi, quelques minutes après l’annonce de son incarcération, Alexeï Navalny a appelé les Russes « à sortir dans la rue » contre le pouvoir : «Ce que ces bandits (au pouvoir) craignent le plus, vous le savez, c’est que les gens descendent dans la rue (…) alors n’ayez pas peur, descendez dans la rue, pas pour moi mais pour vous-même, pour votre avenir», a-t-il dit dans une vidéo filmée dans la salle d’audience et diffusée sur les réseaux sociaux. Une mauvaise nouvelle pour le gouvernement qui se serait bien passé du retour de l’opposant et de l’agitation qui l’entoure. « Après son empoisonnement, il n’y a eu aucune manifestation mais aujourd’hui, ça peut changer. S’il y avait une manifestation, ça pourrait inquiéter le Kremlin », analyse Arnaud Dubien, qui estime qu’Alexeï Navalny a changé de statut, passant de trouble-fête à ennemi.

Car si Alexeï Navalny n’est pas perçu comme un danger pour Vladimir Poutine ou comme une alternative plausible pour 2024, année de la prochaine élection présidentielle en Russie, le militant désarçonne le régime. « Ce qui perturbe le système, c’est que Navalny n’a absolument pas peur de Vladimir Poutine », décrypte Arnaud Dubien. Une idée que partage Jean de Gliniasty : « Électoralement, ce n’est pas forcément une menace pour Poutine. Mais il représente quelque chose, il se présente comme proche du peuple, patriote, héros de la lutte contre la corruption, et ce sont trois thèmes très populaires en Russie », analyse l’ancien ambassadeur.

Une peine de prison pour le neutraliser politiquement ?

Incarcéré ce lundi, Alexeï Navalny risque fort de passer quelques mois, voire quelques années en prison. Poursuivi pour avoir violé le contrôle judiciaire qui lui était imposé, le militant est également visé, depuis fin décembre, par une nouvelle enquête pour escroquerie. Il est suspecté d’avoir dépensé pour son usage personnel 356 millions de roubles (3,9 millions d’euros) de dons.

Pour les deux spécialistes, mettre Alexeï Navalny en prison permettrait au gouvernement de l’empêcher de continuer ses activités politiques : « L’hypothèse la plus probable, c’est qu’il soit condamné en raison de son ancienne condamnation et de l’enquête ouverte en décembre et qu’il passe plusieurs années en prison. Le calcul du Kremlin, c’est qu’on parle de moins en moins de Navalny », reconnaît Arnaud Dubien. « Ils vont chercher le meilleur moyen de le neutraliser politiquement. S’il va en prison, il ne pourra pas continuer ses activités politiques », estime également Jean de Gliniasty.

Pour ce dernier, il ne fait aucun doute que le Kremlin aurait préféré qu’Alexeï Navalny reste à l’étranger. Selon Jean de Gliniasty, la situation est comparable à celle de Mikhaïl Borissovitch Khodorkovski, un homme d’affaires russe, critique de Vladimir Poutine, incarcéré en 2004 et libéré après dix ans de prison. « Une des conditions de la libération de Khodorkovski, c’était de ne plus revenir en Russie. Le but était qu’on n’en parle plus et que les Russes l’oublient. » Prison, exil, ou assassinat ? Face à la médiatisation de son empoisonnement et la pression internationale, une nouvelle tentative d’assassinat contre Alexeï Navalny paraît peu probable. « Contrairement aux idées reçues, on assassine peu les opposants politiques en Russie. La Russie n’a pas besoin de le tuer, mais plutôt de l’éloigner du paysage politique », avance l’ancien ambassadeur. Et s’il y a bien une chose que le gouvernement russe veut éviter à tout prix, c’est de faire d’Alexeï Navalny un martyr politique.