Coronavirus : Les conseils de trois experts pour répondre à un proche séduit par des théories du complot

COMPLOTISME (5/5) Alors que les débats autour du documentaire « Hold-up » mettent en lumière le complotisme sur la pandémie, trois universitaires donnent des conseils pour répondre aux à un proche séduit par des théories du complot

Mathilde Cousin

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Illustration de masque.
Illustration de masque. — Pixabay/heibergerwork
  • Après le succès du documentaire Hold-up20 Minutes propose une série d’articles sur le complotisme et la pandémie de Covid-19.
  • Nous avons demandé à trois universitaires travaillant sur les théories du complot des conseils pour répondre à un proche séduit par ces idées.
  • Faire appel à l'esprit critique, recourir à l'humour et s'adapter à son interlocuteur font partie de leurs recommandations, même si Sebastian Dieguez, Karen Douglas et Sylvain Delouvée soulignent qu'il n'existe pas de formule magique.

Un désir d’explication en des temps incertains. Voilà une piste qui pourrait expliquer pourquoi, en période de crise comme celle déclenchée par l’épidémie de coronavirus, des théories du complot et des fausses informations connaissent un regain de popularité. Comment réagir quand un proche, un collègue, une amie, un membre de notre famille les partagent ? 20 Minutes a demandé conseil à trois spécialistes, car il arrive de se trouver démuni dans une telle situation.

« Il n’y a pas de formule universelle prête à l’emploi, souligne auprès de 20 Minutes Sebastian Dieguez, chercheur en neurosciences à l’université de Fribourg ( Suisse). C’est un peu au cas par cas, il faut s’adapter à qui on a affaire et s’interroger sur le but de cette personne : est-ce de nous convaincre, d’exprimer sa colère ? »

« Le complotisme, c’est quelque chose qui, par définition, est contre. Contre les autorités, contre la finance, l’industrie pharmaceutique, la presse… Il faut distinguer cette posture et la théorie en soi, qui est vague », pointe le chercheur.

Faire appel à l’esprit critique

L’idée est ensuite de faire appel à l’esprit critique : « Il faut se focaliser sur ce qui est affirmé exactement et demander à la personne d’expliquer : c’est quoi ce complot, quel est son but, quelles sont les preuves… Généralement, ça suffit à dégonfler un peu le truc. »

Un conseil également partagé par Karen Douglas, professeure de psychologie sociale à l’université du Kent, au Royaume-Uni : « De nombreux adeptes du complot croient fermement qu’ils sont des penseurs critiques qui contestent l’explication officielle avec des preuves solides. Une stratégie pourrait donc consister à faire appel à cette valeur et à leur demander de réfléchir de manière critique à leurs informations : d’où viennent-elles ? Qui les a données ? Est-ce une source crédible ? Cela pourrait révéler des failles dans la théorie du complot que vous êtes en mesure de contester. »

« Le pire est de les renvoyer vers leur irrationalité »

« L’objectif est de permettre aux gens qu’ils se questionnent eux-mêmes sur un certain nombre de postulats », abonde Sylvain Delouvée, enseignant chercheur en croyances collectives à l’université de Rennes. Le chercheur déconseille de dénigrer d’emblée les théories partagées par son interlocuteur. « Le pire est de les renvoyer vers leur irrationalité et donc de fermer le débat. Si on me traite de complotiste, je me ferme. »

Une touche d’humour est aussi la bienvenue, si vous sentez que votre interlocuteur y est habituellement réceptif, ajoute Sebastian Dieguez.

Il prévient qu’adopter une « posture empathique » ne convient pas toujours : « Des gens parfois cherchent une bonne baston. Il est possible qu’il y ait des gens qui cherchent juste à entendre que ces idées-là ne tiennent pas le coup. »

« Il y a d’autres sons de cloche »

Malgré tous vos efforts, un de vos proches continue à partager des contenus complotistes ? Sylvain Delouvée recommande de « ne pas rompre ce lien ». Il est toujours possible de lui dire qu'« il y a d’autres sons de cloche ». A l’impossible, nul n’est tenu, souligne toutefois Sebastian Dieguez. « Si une personne veut d’elle-même se distinguer du groupe et voir sa propre lumière, il faut la laisser faire son propre chemin. On n’est pas tenus d’entrer dans ce jeu-là. »

Si les théories du complot semblent se répandre actuellement, c’est parce qu’une période de crise – l’épidémie de Covid-19 par exemple – exacerbe les inquiétudes. « Les gens sont incertains, inquiets et ne se sentent pas en sécurité, lance Karen Douglas. Ils cherchent des moyens de faire face à la situation et les théories du complot pourraient offrir des réponses simples à un problème complexe. »

« Les recherches suggèrent que les gens sont plus susceptibles d’adhérer aux théories du complot lorsque des besoins psychologiques importants ne sont pas satisfaits, développe-t-elle. Les gens ont besoin de connaissances et de certitudes, de se sentir en sécurité et en contrôle, et de se sentir bien dans leur peau et dans celle des groupes auxquels ils appartiennent. Lorsque ces besoins importants ne sont pas satisfaits, et plus précisément lorsqu’ils ne sont pas satisfaits par des explications officielles, les théories du complot semblent avoir un certain attrait. »