Coronavirus : Comment les généralistes font face au complotisme au quotidien

COMPLOTISME (4/5) Alors que les débats autour du documentaire « Hold-Up » mettent en lumière le complotisme sur la pandémie, « 20 Minutes » a demandé à quatre généralistes si ce phénomène s’invitait dans leurs consultations et les inquiétait

Oihana Gabriel

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Illustration d'un généraliste réalisant un test antigénique dans son cabinet.
Illustration d'un généraliste réalisant un test antigénique dans son cabinet. — SYSPEO/SIPA
  • Après le succès du documentaire Hold-up, 20 Minutes propose une série d’articles sur le complotisme et la pandémie de Covid-19.
  • Les théories du complot circulent beaucoup sur les plateformes et les réseaux sociaux, mais dans les cabinets de généralistes, la crainte concerne davantage le Covid-19.
  • En revanche, les généralistes alertent sur la nécessaire transparence et la communication concernant les vaccins contre le Covid-19, car au-delà d’une frange complotiste, difficile à toucher, de nombreux Français s’interrogent.

« Aucun patient ne m’a dit qu’on serait en train d’éliminer 3,5 millions de personnes dans le monde… Les gens ont peur du coronavirus, pas du complot mondial », synthétise Michaël Rochoy, généraliste à Outreau. Alors que le documentaire Hold-Up, récemment diffusé, a rencontré un succès certain auprès du public, et que la pandémie a accentué la circulation des théories du complot, les généralistes sont-ils souvent confrontés à des patients qui défendent ces thèses ?

Dans leur cabinet, loin du tumulte des réseaux sociaux, si les questions sur la pandémie sont nombreuses, les affirmations complotistes restent rares, selon les généralistes que 20 Minutes a interrogés. Ce qui ne les empêche pas d’alerter sur l’avenir.

Pas de surprise, mais de la colère

Dans une période d’immenses incertitudes, avec une maladie qu’on connaît encore mal, une actualité anxiogène qui évolue vite, une défiance toujours plus importante vis-à-vis du politique, « le documentaire Hold-up coche toutes les cases pour convaincre », analyse Jérôme Marty, généraliste en Haute-Garonne et patron du syndicat de l’ Union française pour une médecine libre (UFML).

En voyant les réseaux sociaux s’enflammer, et plus largement sur les théories du complot concernant le coronavirus, la première réaction a été pour certains médecins, au front dans les hôpitaux comme en ville, l’incompréhension. « J’ai fait deux certificats de décès du Covid-19 cette nuit en Ehpad, si jamais certains doutent encore… », s’emporte Luc Duquesnel, généraliste en Mayenne et président du syndicat Les Généralistes-CSMF. D’autres ne cachent pas leur colère et leur inquiétude. Notamment vis-à-vis d’un sous-entendu émis par le documentaire : des médecins feraient passer des patients pour des victimes du Covid-19 car la consultation est mieux rémunérée… « C’est dangereux, avoue Jérôme Marty. Cela laisse penser que des médecins auraient pu inventer des malades pour gagner trois sous. On a des gens fragiles psychologiquement, avec la crise que nous traversons, et un médecin pourrait se faire agresser. » Lui a été menacé de mort par certains complotistes à plusieurs reprises. Et a rencontré, encore la semaine dernière, un patient qui lui a avancé que le vaccin permettrait de surveiller la population grâce à la 5G.

Peu de traduction dans les consultations

Globalement, les généralistes que nous avons interrogés estiment ce phénomène rare. Sans nier que cette impression peut être faussée. « En général, ils ne viennent pas au cabinet pour nous dire "vous faites de l’argent sur notre dos" », ironise Michaël Rochoy. « Les gens n’osent pas trop évoquer ce genre de convictions devant le docteur, renchérit Jimmy Mohamed, généraliste pour SOS Médecin. Globalement, les antivaccins et les complotistes sont peu nombreux, mais font beaucoup de bruit. »

« Quand ils sont Covid +, nos patients sont bien contents qu’on les prenne en charge, qu’on réponde à leurs questions, qu’on fasse le contact tracing », assure Michaël Rochoy. Attention à l’effet de loupe des réseaux sociaux, rassurent-ils. « Je pense qu’Hold-up a été partagé par des gens qui sont déjà dans le doute, reprend le médecin. A la rigueur, ça va plutôt discréditer ou ridiculiser le message et le porteur du message. Il suffit d’avoir suivi un peu la pandémie pour savoir que les gens interviewés ont dit n’importe quoi sur le coronavirus. » La diffusion massive du documentaire ne rime pas forcément avec l’augmentation des convictions complotistes. « Je différencie la circulation des théories du complot et l’acceptation, reprend-il. On peut garder quelques questions soulevées sans adhérer aux réponses apportées. Il y a une appétence, mais je pense que les gens sont capables de faire la part des choses. »

Ils insistent en revanche sur la différence entre complotisme et doutes. « La défiance n’est pas du complot, prévient Jimmy Mohamed. On peut d’ailleurs tout à fait comprendre les interrogations, on s’est beaucoup trompé. Par exemple, le discours politique sur les masques inutiles a fait beaucoup de mal. » « Une chose est de discuter les stratégies gouvernementales sur la pandémie, ce que d’ailleurs nous, soignants, avons fait, renchérit Michaël Rochoy. Une autre est de remettre en question l’existence du coronavirus. »

Eviter le prosélytisme

La difficulté, c’est que si les théories complotistes se diffusent, il sera de plus en plus difficile d’imposer confinement, masques et mesures barrières. Au risque de mettre en danger la santé des plus fragiles et des soignants. « Malheureusement, le débat est nul face à de vrais complotistes, on n’arrivera pas à les convaincre, se désole Jimmy Mohamed. Ce qui serait regrettable, c’est de créer de nouveaux complotistes, renforcer la défiance avec des discours incohérents. » Voilà pourquoi il appelle à rester vigilant. « Le rapport de force peut basculer dans un sens comme dans l’autre ».

« Si ça prend une ampleur importante, cette mouvance met en danger notre société, par seulement la santé de chacun, mais le sens du collectif. On l’a vu sur les vaccins… » Même si, pour le moment, ces médecins estiment qu’il n’y a pas péril en la demeure. « Nous n’avons pas besoin de 100 % de personnes vaccinées. Et puis les gens parlent beaucoup, mais quand ils se retrouvent devant le médecin et qu’ils ont la possibilité de se faire vacciner, ils le font », nuance Jérôme Marty.

La vaccination, un enjeu de taille

Toujours est-il que convaincre les Français, et pas seulement les complotistes, de l’utilité de se faire vacciner ne sera pas une mince affaire. Alors que plusieurs laboratoires ont annoncé ces derniers jours que des vaccins pourraient être prêts avant même la fin 2020, l’enjeu est de taille dans la patrie championne des antivaccins. « Les patients sont demandeurs d’informations sur le vaccin, assure Jimmy Mohamed. Est-il sûr ? Est-ce qu’il faudra vacciner tout le monde ? Il est important de répondre à ces interrogations, en assumant quand on ne sait pas et en répercutant ce que la Science dit. » Pour lui, l’exemple de la grippe devrait nous faire réfléchir. « Il y a une grande défiance contre la vaccination en France… mais on est en rupture de stock sur le vaccin contre la grippe ! Parce qu’on a bien informé les gens sur l’importance, cette année, de se faire vacciner. Cela veut dire qu’avec de l’information, de la transparence, quand on explique ce qu’ils gagnent et ce qu’ils risquent, les citoyens ne sont pas si réfractaires. »

Certains regrettent que la communication des politiques ne soit pas optimale… « Poser la question de rendre obligatoire ce futur vaccin est un très mauvais débat, tranche Jimmy Mohamed. Il nous faut d’abord vérifier s’il est efficace. Si oui, chez qui ? Combien de temps ? » D’autant que l’épidémie évolue vite, et on ne sait pas quelle sera la situation sanitaire début 2021.

« On peut refuser la vaccination sans être complotiste, insiste le généraliste de SOS Médecins. La question va d’ailleurs se poser au sein même des professionnels de santé… » En effet, avec les personnes vulnérables, ils devraient faire partie des premiers à se faire vacciner. « Vous imaginez bien que si on n’est pas dans les conditions maximum de sécurité et que 5 % des soignants seulement se vaccinent, il sera compliqué de convaincre la population française… », prévient Luc Duquesnel. D’où un travail de communication nécessaire de la part du gouvernement. « Ce qui est intéressant, c’est la façon dont les producteurs et les réalisateurs de Hold-Up arrivent à soulever l’adhésion : une collecte de 300.000 euros, des millions de vues, reprend Michaël Rochoy. D’un côté, nous avons de la vidéo, du teasing, un message martelé. En face, Jérôme Salomon qui lit des chiffres… On a raté quelque chose côté communication ! »

Le complotisme n’a pas attendu la pandémie pour s’intéresser à la santé

Combien de Français adhèrent peu ou prou aux théories du complot sur le coronavirus ? Une enquête publiée le 18 novembre par la Fondation Jean-Jaurès souligne que « les théories complotistes à propos du Covid-19 se diffusent à une vitesse faramineuse au sein de nos démocraties ». Une autre étude, britannique celle-ci, montre qu’un quart des Britanniques croit au moins à quelques thèses conspirationnistes concernant la Covid-19. Et dès février 2019, une étude de Conspiracy Watch dévoilait que 21 % des Français étaient poreux aux théories complotistes, et que 43 % des sondés étaient d’accord avec l’idée que « le gouvernement serait de mèche avec les laboratoires pharmaceutiques pour cacher la réalité sur la nocivité des vaccins ».