Coronavirus : Comment l'Education nationale tente d'être un rempart contre le complotisme

COMPLOTISME (3/5) Alors que les débats autour du documentaire « Hold-Up » mettent en lumière le complotisme sur la pandémie, « 20 Minutes » s’est penché sur les initiatives pour sensibiliser les élèves aux dangers du conspirationnisme

Delphine Bancaud

— 

Illustration Internet.
Illustration Internet. — Pixabay
  • Après le succès du documentaire Hold-Up, 20 Minutes propose une série d’articles sur le complotisme et la pandémie de Covid-19.
  • Depuis 2015, l'Education nationale propose une éducation aux médias, mais elle n’est pas dispensée partout et le complotisme n’y est pas toujours abordé.
  • La formation des enseignants pour aborder le sujet avec leurs élèves est aussi insuffisante, alors même qu’ils en sont très demandeurs.

Des attaques terroristes remises en cause, tout comme la défaite de Donald Trump à l’élection présidentielle aux Etats-Unis, le futur vaccin contre le Covid-19 accusé d’être dangereux… Alors que le documentaire Hold-Up, qui prétend que la pandémie du Covid-19 témoigne d’une vaste « manipulation » des gouvernants, a rencontré un succès certain, les fake news et théories conspirationnistes foisonnent en ce moment. Les élèves en sont d’ailleurs parfois le relais sur les réseaux sociaux.

Un attrait pour le complotisme qui s’explique de multiples manières, selon Rudy Reichstadt, directeur de l’observatoire du conspirationnisme Conspiracy Watch : « L’erreur est de croire que les digital natives savent trouver les informations fiables sur Internet. Beaucoup de jeunes s’informent exclusivement via YouTube et sur les réseaux sociaux. Et souvent par des vidéos qui donnent la primeur aux idées sensationnalistes ».

« Le complotisme prolifère sur l’absence de culture scientifique »

Or, les périodes de crises comme celle que nous vivons sont un terreau favorable à la prolifération de ces discours conspirationnistes. Si les élèves y sont sensibles, c’est aussi en raison de leur jeune âge : « Car véhiculer ces théories, c’est aussi le moyen, lorsque l’on est adolescent, de se trouver une identité et de remettre en cause la parole d’autorité », éclaire Rudy Reichstadt. Selon lui, le niveau d’instruction de certains élèves est aussi en cause : « Le complotisme prolifère sur l’absence de culture scientifique et plus globalement de culture générale. Car il offre une grille de lecture simpliste, binaire et manichéenne du monde ».

L’Education nationale n’est pourtant pas restée inactive face au développement de ce phénomène ces dernières années : l’ancienne ministre de l’Education, Najat Vallaud-Belkacem, s’est penchée sur ce chantier dès 2015, après l’attentat contre Charlie Hebdo. Et la question est abordée dans le cadre de l’enseignement aux médias, inscrit dans les programmes d’EMC (enseignement moral et civique) dès 2015 et dans les nouveaux programmes de 2018.

Trop d’élèves ne bénéficient pas de l’éducation aux médias

« Mais force est de constater que la sensibilisation des élèves sur le terrain est inégale d’un établissement à un autre », insiste Rudy Reichstadt. En 2019, une étude du Cnesco (Centre national d’étude des systèmes scolaires) a ainsi montré que l’éducation aux médias n’était pas généralisée. En effet, seulement 52 % des élèves de 3e déclaraient que ce sujet avait été évoqué en EMC au cours de leurs années au collège, et 56 % des élèves de Terminale lors de leurs années de lycée. « Et il n’est pas sûr que le complotisme soit systématiquement abordé lors de ces enseignements », souligne aussi Marie-Pierre Gariel, membre du Conseil économique, social et environnemental (CESE), et qui a été rapporteure  d’un avis sur « Les défis de l’éducation aux médias et à l’information » paru l’an dernier.

Autre souci, selon Marie-Pierre Gariel : « Les enseignants ne sont suffisamment formés à l’éducation aux médias et ne sont donc pas toujours à l’aise pour parler du complotisme à leurs élèves ». Pourtant, selon Marie-Caroline Missir, directrice générale chez Réseau Canopé, un organisme chargé d’accompagner les enseignants dans leurs projets pédagogiques, « de plus en plus d’enseignants demandent à être formés à l’éducation à l’information. Encore plus depuis l’assassinat de Samuel Paty ».

La formation des profs à la peine sur ce sujet

En 2019-2020, le Centre pour l’éducation aux médias et à l’information (Clemi) a ainsi formé 41.800 enseignants sur ce thème. Un chiffre qui pourrait être plus élevé « si le Clemi disposait de plus de moyens et si l’on systématisait cet enseignement dans la formation initiale et continue des enseignants », souligne Marie-Pierre Gariel. Car il est impératif qu’ils ne stigmatisent pas les élèves sensibles aux théories du complot et trouvent la bonne approche pour leur en parler : « Il ne faut pas réfuter leurs arguments en bloc. Mais plutôt leur apprendre à déconstruire la mise en scène de ces vidéos : le ton, la voix, la musique sont souvent les mêmes. En étudiant cette dramaturgie, ils comprendront par eux-mêmes la mécanique qui est en œuvre et prendre de la distance », indique Sébastien Rochat, responsable de formation au Clémi.

La Semaine de la presse et des médias dans l’école est aussi l’occasion d’aborder les théories conspirationnistes, ce qui est encore trop peu souvent le cas. Elle est pourtant montée en charge ces dernières années : « On est passé de 15.000 à 18.000 établissements participants entre 2016 et 2020 », note Marie-Caroline Missir. Mais certains élèves passent à travers. « Il faudrait donc la systématiser et aussi faire en sorte qu’elle ne se réduise pas à l’étude de la presse, mais qu’elle aborde aussi l’information et la désinformation sur Internet », insiste Marie-Pierre Gariel. D’autant qu’elle permet aux élèves de participer à des initiatives intéressantes : « Comme le concours mediatikx, qui invite les élèves à créer leurs propres médias et à s’approprier les bons réflexes : trouver la source d’une information, hiérarchiser les actualités, les présenter avec rigueur. Ou comme l’atelier Déclic’Critique, lors duquel les élèves décortiquent par exemple une vidéo YouTube pour en faire l’analyse, image par image, afin de démêler le vrai du faux, démasquer une publicité cachée… », indique Sébastien Rochat.

L’enseignement aux médias devrait-il être sanctuarisé ?

Certains veulent aller encore plus loin. Dans une tribune publiée le 12 novembre dans Le Monde, un collectif de journalistes réclame de « sanctuariser l’éducation aux médias et à l’information (EMI) ». Selon eux, elle fait « aujourd’hui partie des programmes, mais aucune heure n’y est spécifiquement consacrée », un « point fondamental si on souhaite que tous les élèves en bénéficient ». Faire de l’EMI une matière à part entière, une suggestion sur laquelle Jean-Michel Blanquer ne s’est pas exprimé, même s’il a déclaré son souhait de renforcer l’Education morale et civique, et donc potentiellement l’EMI.

Enfin, selon Rudy Reichstadt, le renforcement du niveau scolaire des élèves est essentiel pour lutter contre la prolifération du conspirationnisme : « Une solide connaissance historique et littéraire fonctionne comme un anticorps contre le complotisme. Il faut leur apprendre aussi le doute méthodique », insiste-t-il.