«C'est une arme citoyenne»... Une nouvelle application pour filmer la police en cas de « violences policières »

POLICE « Urgence violences policières », disponible sur Android et bientôt sur iOS, permet de filmer en direct les interventions des forces de l’ordre afin de récolter des « preuves » en cas de manquements ou de bavures

Hakima Bounemoura

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Des motards de la police nationale.
Des motards de la police nationale. — Gilles Varela
  • L’Observatoire national des pratiques et des violences policières (ONVP) et le collectif Urgence notre police assassine viennent de lancer une application pour filmer les interventions des forces de l’ordre.
  • « L’idée, c’est que les gens puissent utiliser cette appli comme un outil, une arme de surveillance et de protection citoyenne », explique Amal Bentounsi, l’une des fondatrices du collectif.
  • Les syndicats de policiers sont vent debout contre cette application, jugée « dangereuse ». Le syndicat Alliance police nationale indique à 20 Minutes avoir effectué une saisine auprès du ministère de l’Intérieur pour « voir si cette application est dans les clous ».

Des images pour « se protéger » et faire éclater « la vérité »… Des associations de familles de victimes de « violences policières » viennent de lancer une application pour filmer les interventions des forces de l’ordre sur le terrain dans le but de récolter des « preuves » en cas de manquements ou de « bavures ». Baptisée « Urgence violences policières », cette appli gratuite permet d’enregistrer les images et de les envoyer en direct sur un serveur sécurisé afin de pouvoir les utiliser en cas de poursuites judiciaires.

L’application est pour l’instant disponible sur Android, où elle a déjà été téléchargée plus d’un millier de fois en quelques jours, et bientôt sur iPhone. Inspirée du « copwatching », une pratique née aux États-Unis dans les années 1990, cet outil est le fruit de « plusieurs années de réflexion et d’observation du comportement » de la police française. « Cela fait huit ans, avec le collectif Urgence notre police assassine, et quatre ans, avec  l’Observatoire national des pratiques et des violences policières (ONPVP), qu’on recense et qu’on sensibilise l’opinion publique sur cette question », explique à 20 Minutes Amal Bentounsi, l’une des fondatrices du collectif.

Des vidéos « géolocalisées »

L’application est très simple d’utilisation. Pour conserver les images, il suffit d’un seul clic. Les vidéos, d’une durée maximale de dix minutes, sont géolocalisées et envoyées en temps réel sur le serveur sécurisé de l’association. « On a conçu l’appli pour parer à toutes les éventualités. On conseille de filmer sans commentaire, en montrant la plaque du policier, son matricule RIO [le numéro d’identification que chaque agent doit porter de manière visible] et son visage pour pouvoir l’identifier en justice si nécessaire », explique l’Observatoire national des pratiques et des violences policières (ONPVP).

« L’idée, c’est que les gens puissent utiliser cette appli comme un outil, une arme de surveillance et de protection citoyenne », ajoute Amal Bentounsi, dont le frère Amine a été tué en 2012 d’une balle dans le dos à Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis) alors qu’il tentait de fuir la police. « Quand ils sont filmés, les policiers saisissent très souvent les téléphones. Soit ils effacent la vidéo, soit ils cassent le portable pour faire disparaître les images », explique la militante, qui précise que ce dispositif n’est pas seulement destiné aux personnes victimes de « violences policières », mais s’adresse aussi « aux gens qui ont été insultés ou stigmatisés à cause de contrôles d’identité répétés ». Le citoyen « doit avoir la possibilité de se défendre », et le policier « doit se savoir surveillé », ajoute-t-elle.

« Les violences policières concernent tout le monde »

En région parisienne, à Villiers-le-Bel, Mantes-la-Jolie et Grigny, où ce nouveau dispositif a été présenté en fin de semaine dernière, « les jeunes nous ont remerciés, et ont promis de faire "tourner". Ils attendaient ça depuis des années », assure Amal Bentounsi. « Il y avait une vraie demande. Cette application pallie un manque institutionnel. Ça fait des années qu’on essaye de trouver des solutions :  mise en place du RIO, caméra-piéton… À un moment donné, ça suffit ! On ne peut plus nier aujourd’hui le fait que ces violences existent, et qu’elles touchent aujourd’hui des populations très différentes ».

« Gilets jaunes », manifestants contre la réforme des retraites, ou plus récemment militantes féministes…. Depuis le changement de doctrine concernant le maintien de l’ordre opéré par le ministère de l’Intérieur, les images de violences policières se sont en effet multipliées ces derniers mois sur les réseaux sociaux et les plateformes de partage de vidéos, et un climat de défiance s’est installé à l’égard des forces de l’ordre. « Avant, les violences ne concernaient que les jeunes de quartier, aujourd’hui, ça touche tout le monde », fait également remarquer l’Observatoire national des pratiques et des violences policières (ONPVP).

« Une stigmatisation du policier sans discernement »

Les syndicats de policiers sont, pour leur part, vent debout contre cette application, jugée « dangereuse ». Le syndicat Alliance police nationale y voit « une fois de plus une stigmatisation des policiers sans réel discernement ». « Cette application essaye de se substituer aux autorités et aux procédures qui existent déjà : le parquet, l’Inspection générale de la police (IGPN), le Défenseur des droits… Je crois que l’arsenal pour dénoncer un éventuel usage disproportionné de la force est largement étoffé pour qu’on n’aille pas inventer de nouveaux outils qui, en plus, seraient hors de tout contrôle », regrette Stanislas Gaudon, délégué général à la communication du syndicat.

« Diffuser le visage des policiers dans les médias et sur les réseaux sociaux n’apporterait rien à la manifestation de la vérité. Cela mettrait surtout en danger les policiers et leur famille qui, on l’a vu lors de  l’attaque terroriste de Magnanville ou encore à Igny [un couple de policiers avait été roué de coups devant ses enfants], sont souvent pris pour cible ou menacés », ajoute Stanislas Gaudon. Au-delà de la question de l’anonymat des policiers, le syndicat Synergie Officiers craint, pour sa part, de voir l’outil utilisé pour « localiser des opérations policières en temps réel et ramener des émeutiers sur le terrain lors d’intervention, dans des halls d’immeubles en banlieue par exemple ».

Le ministère de l’Intérieur saisi

Alliance Police Nationale, très investi sur cette question, n’entend pas en rester là. « Nous avons effectué une saisine auprès du ministère de l’Intérieur pour voir si cette application est dans les clous. On va vérifier que tout cela est légal, que cela est notamment conforme à la législation sur la conservation des images. La vidéoprotection est, d’une manière générale, très réglementée, elle fait l’objet d’autorisations, de déclarations en préfecture… Est-ce que la Cnil a été saisie ? Il y a beaucoup d’éléments à vérifier… », indique à 20 Minutes le syndicaliste Stanislas Gaudon.

La prise d’images d’un policier sur la voie publique est une pratique légale dont les dispositions sont détaillées dans une circulaire datée de décembre 2008. Le ministère de l’Intérieur y précise que « les policiers ne bénéficient pas de protection particulière en matière de droit à l’image », sauf dans le cas de missions spéciales, comme le GIGN, la BRI ou l’antiterrorisme. Une note de la direction générale de la police nationale a également rappelé début 2018 aux policiers qu’ils n’ont pas le droit de s’opposer aux prises de vues à leur encontre.