Vie en ligne : « Mon record doit être de 57 jours sans porno, c’est très difficile, c’est un besoin »

CASSES NET Sylvain, 33 ans, raconte comment il est devenu addict à la pornographie, une maladie dont il n'avait jamais entendu parler avant

Propos recueillis par Laure Beaudonnet

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Addiction au porno illustration
Addiction au porno illustration — SIPANY/SIPA
  • Notre série « Cassé(s) Net » explore l’impact de nos usages numériques sur notre santé mentale.
  • Cette semaine, Sylvain raconte comment son addiction aux sites pornographique est née. 
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Voici l’histoire de Sylvain, 33 ans, addict aux sites pornos. Son témoignage rejoint notre série « Cassé(s) Net » qui explore l’impact de nos usages numériques sur notre santé mentale. Hypocondrie, dépendance, syndrome FoMo (fear of missing out, la peur de rater quelque chose)… Chaque épisode illustrera, à l’aide d’un témoignage, un symptôme de ces dérives.

Si vos pratiques en ligne vous rendent ou vous ont rendu malade, écrivez-nous à lbeaudonnet@20minutes.fr ; hbounemoura@20minutes.fr et hsergent@20minutes.fr.

« J’ai grandi avec Internet et, au début de l’adolescence, comme la plupart des ados, j’ai commencé à chercher des informations sur la sexualité. Au début, on tape ce qu’on veut sur Google, ce dont on a envie. Gamin, on commence par des magazines, des images, quelques photos, des filles en soutien-gorge, en lingerie. Des femmes nues sur des photos. Et, de fil en aiguille, on navigue sur Internet et on tombe sur des sites qui nous amènent vers de meilleurs sites, etc... Je pense à Xvideo ou Xhamster, par exemple.

On devient accro assez vite parce que tout est fait pour. Mais on ne s’en rend pas compte tout de suite, surtout quand on est jeune. Au début, je ne pensais pas que j’avais un problème. Normalement, regarder du porno, ce n’est pas très grave. Il n’y a pas de problème quand on boit un verre de vin, mais quand on boit une bouteille de vodka par jour, ça crée des problèmes physiques. C’est comme être alcoolique. Dans l’addiction à la pornographie, il faut regarder la quantité, le temps qu’on y passe et l’impact que ça a sur notre vie. Dès qu’on commence à regarder du porno et qu’on y retourne souvent, on a déjà une addiction.

« Dans la vie personnelle, on est beaucoup moins excité par les vraies filles, voire plus du tout »

On repère les mêmes symptômes que pour d’autres substances. Ça change le comportement. Je ressens une perte d’énergie et de motivation. Quand je faisais mes études, j’étais crevé pendant les examens. J’étais complètement démotivé et cette fatigue, ce manque d’intérêt, touche tous les compartiments de la vie. Personnellement, ma consommation est variable. J’y passe deux heures par jour, environ. Et dans la vie personnelle, je suis beaucoup moins excité par les vraies filles, voire plus du tout. Je ressens une grosse baisse de libido. Je suis beaucoup moins intéressé parce que je suis déjà satisfait par ces sirènes, ce monde virtuel. Le cerveau pense que c’est la réalité, il est satisfait donc il n’a pas besoin d’autre chose. Devant une vraie fille, rien ne se passe.

Sur Internet, c’est la perfection, il y a des quantités énormes. J’ai accès à tout ce que je veux gratuitement, 24 heures sur 24, c’est la récompense immédiate. Je ne peux pas retrouver ce niveau de bonheur, de perfection dans la vraie vie, c’est impossible.

J’ai compris qu’il s’agissait d’une addiction, en me baladant sur certains forums, comme Reddit ou, avant ça, 4Chan, des sites américains pour les jeunes. Je voyais que certains parlaient du site de soutien  « NoFap », « fap » en anglais, c’est la masturbation masculine. Ils écrivaient : « je n’y arrive pas », « c’est dur ». J’étais intrigué, je ne connaissais pas. Et, j’ai regardé ce que c’était. Ils sont sûrs et certains que la pornographie et la masturbation causent beaucoup de problèmes.

« Notre cerveau est habitué à avoir énormément de dopamine et on n’en a plus assez »

Au début, je n’y croyais pas trop, mais quand j’ai essayé d’arrêter la pornographie et la masturbation, je me suis rendu compte que j’étais dans un état vraiment bizarre, comme celui du sevrage. J’ai ressenti une grosse irritabilité et, en même temps, un regain énorme de motivation. Ça a donné une sorte de cocktail avec beaucoup de changements. L’impact sur le cerveau est fort. Avoir plus d’énergie et plus de motivation c’est très agréable, mais c’est très dur de surmonter les pulsions. Et même si on arrête quelques jours, ce n’est pas suffisant pour régler les troubles de l’érection, même devant une fille qu’on trouve excitante, qu’on aime beaucoup. Le cerveau est habitué à avoir énormément de dopamine et il n’en a plus assez.

Devant une vidéo, je n’ai pas ces troubles de l’érection. Mais, au bout d’un certain temps, comme pour toutes les addictions, il faut augmenter les doses, augmenter le niveau d’excitation, le niveau de hardcore du contenu. Pour beaucoup d’addicts à la pornographie, de simples images pornographiques ne suffisent pas. Ils ont besoin de regarder des vidéos très spécifiques pour retrouver la même excitation. On cherche des vidéos qui nous excitent le plus possible, ça peut aller vers de la soumission, des pratiques plus hardcore comme le bukkake [terme japonais pour désigner l’éjaculation de plusieurs hommes sur le visage d’une femme], par exemple.

« Les addictologues, dans les hôpitaux, ne connaissent pas ce type d’addictions »

J’ai essayé de me faire aider par des spécialistes, ça n’a pas très bien marché. Je suis allé voir les Dasa (Dépendants Affectifs et Sexuels Anonymes), c’est le même principe que les Alcooliques anonymes. Raconter son histoire en groupe, je ne vois pas en quoi ça aide. On a deux parrains, on est censés s’appeler, mais je ne vais pas appeler mon parrain dix fois par jour, ce n’est pas possible… J’ai essayé un addictologue aussi, c’était censé être un ponte. Les addictologues, dans les hôpitaux, ne connaissent pas ce type d’addictions. Quand ils nous reçoivent, ils pensent qu’il s’agit de shit, d’alcool… Et quand on évoque la pornographie, ils disent : « Je ne sais pas ».

On m’en a recommandé un deuxième, un peu plus spécialisé dans le porno. Il m’a demandé de faire un état des lieux : combien de temps je regarde une vidéo, combien de vidéos, quelle fréquence… Il ne se passe pas grand-chose de plus. Je l’ai vu trois ou quatre fois, mais je n’ai pas été motivé. Je pensais qu’il serait possible d’avoir un substitut. Dans ma tête, il était évident que si on ressent un manque de dopamine, il devait exister un médicament, comme la méthadone pour les toxicomanes. Sans la méthadone, ils ne peuvent pas s’en sortir. J’ai regardé sur Internet, j’ai fait mes recherches, je leur ai demandé. Non, il n’existe rien pour cette addiction. C’est une addiction sans substance, ce n’est pas de l’alcool, ce n’est pas de la drogue. On n’ingère rien, on ne se pique pas, donc il n’y a pas de substitut.

« Je n’ai plus envie d’avoir cette addiction, je veux redevenir normal »

Pour redevenir « normal », les préconisations de NoFap, c’est 90 jours sans regarder de porno ni se masturber. 90 jours, c’est très long, je n’ai pas réussi à tenir. J’ai fait beaucoup de tentatives, il y a un compteur de jours sur le site. Mon record doit être de 57 jours. Et encore, je regardais un peu de porno, j’avais réduit énormément, mais je n’arrivais pas à arrêter totalement. Ils recommandent une vie de moine pendant 90 jours. C’est très difficile de se couper et de gérer toutes les pulsions. C’est un besoin, comme un alcoolique qui a besoin de sa dose, donc la masturbation donnera encore plus envie d’aller regarder du porno. On ne pourra pas résister.

Je n’ai plus envie d’avoir cette addiction, je veux redevenir normal. Je n’ai jamais eu de relations longues, seulement des histoires courtes. L’addiction doit jouer, mais je suis dedans depuis longtemps, c’est difficile de comparer. Au début je n’en parlais pas, maintenant, ça ne me dérangerait pas de parler de mon addiction à une fille. J’ai fini par le dire mes parents il n’y a pas longtemps. On ne le dit pas parce que c’est très gênant. Qui va aller dire à sa famille : « Je regarde trop de porno » ? Ça paraît débile. Je l’ai quand même fait à partir du moment où j’ai identifié que c’était une maladie et que ça affectait le reste de ma vie. L’alcool on connaît, la cocaïne, on connaît. Mais la pornographie, que répondre à ça ? Personne n’en parle. »