Comment les Ouïghours se servent de TikTok pour dénoncer la disparition de leurs proches

RESEAUX SOCIAUX Depuis quelques mois, de nombreux internautes de la minorité musulmane ouïghoure publient sur TikTok des vidéos dans lesquelles ils se mettent en scène avec des photos de leurs proches disparus

Hakima Bounemoura

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Capture d'écran de vidéos postées sur la version de TikTok et partagées sur Twitter par le compte @arslan_hidayat.
Capture d'écran de vidéos postées sur la version de TikTok et partagées sur Twitter par le compte @arslan_hidayat. — Capture d'écran Twitter
  • De nombreux internautes de la minorité musulmane ouïghoure publient sur TikTok des vidéos dans lesquelles ils se mettent en scène avec des photos de leurs proches disparus.
  • Publiées d’abord sur le réseau social chinois TikTok, les vidéos sont ensuite partagées plusieurs milliers de fois sur Twitter et Facebook par la diaspora ouïghoure.
  • Arslan Hidayat, musulman ouïghour et militant des droits de l’homme en Australie, explique à « 20 Minutes » l’importance des réseaux sociaux pour faire connaître la réalité des conditions de vie des Ouïghours dans le Xinjiang (Chine).

Les vidéos durent une vingtaine de secondes. Pas un mot, pas une parole n’est prononcée, juste une musique de fond, celle de la bande originale d’une série télévisée turque très populaire dont le titre « Dönmek » signifie « retour » en turc. Depuis quelques mois, de nombreux internautes de la minorité musulmane ouïghoure postent des vidéos sur le réseau social Douyin [la version de TikTok réservée aux utilisateurs chinois], dans lesquelles ils se mettent en scène avec des photos de leurs proches disparus.

Ces vidéos sont ensuite partagées sur Facebook et Twitter par des membres de la diaspora ouïghoure, qui les présentent comme des « témoignages » venus de la région du Xinjiang, dans le nord-ouest de la Chine, où vivent plus de dix millions de Ouïghours persécutés par le pouvoir chinois. « Il y a énormément de vidéos postées chaque jour. C’est aujourd’hui leur seul moyen de communiquer avec le monde extérieur », explique à 20 Minutes le militant australien des droits de l'homme et musulman ouïghour Arslan Hidayat, qui partage régulièrement ces vidéos sur son compte Twitter.

« Ils envoient clairement un message au monde extérieur »

C’est donc sur TikTok, réseau social chinois connu pour ses contenus musicaux courts, humoristiques et apolitiques, que la minorité ouïghoure tente aujourd’hui de communiquer. « Il y a de plus en plus de témoignages venant tout droit du Xinjiang. Sur les vidéos, les gens ne disent rien, mais il suffit de lire sur leurs visages. On y voit la détresse, le chagrin, et la douleur de familles entières qui ont perdu toute trace de vie de leurs proches. Certains font même le chiffre 4 de la main [«quatre » se prononce de la même manière que « mort » en Chine]. Ils envoient clairement un message au monde extérieur », explique Arslan Hidayat.

Le jeune homme, qui réside en Australie, a décidé avec d’autres militants de la cause ouïghoure de médiatiser ces témoignages. « Je les partage sur Twitter pour montrer au monde entier la manière dont sont traités les Ouïghours dans le Xinjiang. Beaucoup de gens ne verraient dans ces vidéos muettes que des personnes ordinaires de la vie quotidienne. Mais nous, nous leur donnons tout leur sens en décryptant le contexte dans lequel elles ont été publiées », ajoute Arslan Hidayat.

« Ce garçon veut juste être à nouveau dans les bras de papa. Comme lui, des millions d’enfants ouïghours ont été séparés de leurs parents et emmenés dans des camps d’internements », explique ainsi Arslan Hidayat en légende d'une vidéo initialement postée sur Douyin.

« Tout les mots-clés liés au Xinjiang sont censurés »

Dénicher ces vidéos sur le réseau social chinois demande beaucoup de patience. La Chine contrôle tous les réseaux pour éviter que la population nationale n’accède aux contenus produits en dehors du pays, mais elle empêche aussi les étrangers de consulter les sites chinois. « Le gouvernement a nettoyé tous les résultats basés sur la localisation. Tout les mots-clés liés au Xinjiang sont censurés », explique Alip Erkin, un réfugié ouïghour qui s’est enfui de Chine en 2012.

Pour pouvoir accéder aux vidéos postées sur Douyin, il faut se doter « d’une carte SIM et d’un téléphone chinois. Et ensuite, tâche plus compliquée, comprendre comment fonctionne l’algorithme de l’application », ajoute Arslan Hidayat. Dès qu’il trouve une vidéo, il la télécharge immédiatement et l’archive. « De très nombreuses vidéos sont postées chaque jour, mais elles ne restent malheureusement que quelques minutes en ligne, car elles font rapidement l’objet de censure ». Selon l’historien américain Rian Thum, cité par Foreign Policy, ce serait « la première fois qu’une protestation atteint le monde extérieur depuis le durcissement dans l’administration du Xinjiang ».

Près d’un million de musulmans détenus dans des camps de rééducation politique

Pour la diaspora ouïghoure, les mobilisations sur les réseaux sociaux permettent de faire connaître la réalité des internements dans les camps chinois, dont très peu de détails filtrent. Depuis des émeutes meurtrières dans la région en 2009 et des attentats attribués aux Ouïghours, le Xinjiang fait en effet l’objet d’une haute surveillance policière.

En 2017, le gouvernement chinois a entamé l’installation de « camps de rééducation » pour « dissoudre » cette minorité. Selon des organisations de défense des droits humains, un million de musulmans sont ou ont été détenus dans des camps de rééducation politique au Xinjiang. Pékin conteste ce chiffre et parle de « centres de formation professionnelle » destinés à éloigner la population locale de la tentation de l’extrémisme.