Yves Citton: «Nos vies sont conditionnées par les orientations de nos attentions décidées dans les bourses et à Wall Street»

VIS!ONS Yves Citton est professeur de littérature et media à l’Université Paris 8 et auteur du livre «Pour une écologie de l’attention» aux éditions du Seuil

Antoine Magallon

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Notre attention est devenu une denrée rare et très disputée.
Notre attention est devenu une denrée rare et très disputée. — PeopleImages
  • Pour le chercheur Yves Citton, notre attention est aujourd’hui l’objet d’une intense lutte.
  • Dans son livre «Pour une écologie de l’attention» aux éditions du Seuil, il s’interroge sur les raisons et les effets du combat que mènent les médias pour s’approprier notre attention.
  • Selon lui, il ne faut pas considérer comme naturel les désirs des individus mais comme la résultante d’environnements. Les gens veulent quelque chose car ils ont été amenés à trouver cette chose intéressante.

« A la marge, nous sommes en concurrence avec le sommeil », cette phrase est signée de Reed Hastings, le fondateur de Netflix. Jamais dans l’histoire récente de l’humanité nous avons disposé d’autant de temps libre. Et jamais la rivalité pour l’occuper n’a été aussi féroce. Résultat, notre attention, le fait de se fixer sur une tâche en particulier comme lire précisément ce livre ou regarder ce film, est devenue une denrée rare. Une marchandise que se disputent des milliers d’entreprises comme Google, Facebook, mais aussi 20 Minutes, Gallimard, EA Sports ou encore Universal Music.

Yves Citton.

Les spécialistes appellent ça l’économie de l’attention. En opposition à ce concept, le chercheur Suisse Yves Citton en a forgé un autre : l’écologie de l’attention. Qui nous pousse à nous interroger sur pourquoi et comment notre attention est captée tantôt par un livre de cuisine, tantôt par une série Netflix. Interview.

Est-ce un problème pour vous de vivre dans un monde dans lequel nous ne pourrons jamais tout lire, tout voir et où, de ce fait, notre attention est constamment sollicitée ?

C’est une très bonne chose que nous ayons accès à tant d’informations et de divertissements, et c’est là l’ambivalence de tous les médias, de tous les temps. Nous prenons ici la définition la plus large des médias, à savoir tout ce qui permet de transmettre dans l’espace, enregistrer dans le temps et traiter de l’information. Un pigeon voyageur, YouTube et TF1 sont des médias. Et de tout temps les médias ont introduit de nouveaux dilemmes. Dans les années 1990, nous n’avons vu que le côté utopique d’Internet. Aujourd’hui nous sommes dans une phase un peu paranoïaque où nous ne voyons que les problèmes et les catastrophes. Alors que l’enjeu se situe en fait dans la façon dont ces nouveaux médias et ces nouvelles possibilités sont financées. Maintenant prime une logique de vente de l’attention et les problèmes commencent là. Le souci c’est ce modèle dominant de la commercialisation de notre attention.

Je crois que vous avez dit qu’il y avait « quelque chose de vicié à parler de l’attention uniquement en termes économiques », est-ce exact ?

Voilà, à savoir il ne faut pas se laisser enfermer dans ce vocabulaire économique, de profit et d’investissement. Nos vies sont conditionnées par les orientations de nos attentions décidées dans les bourses et à Wall Street et c’est cela qui me semble introduire des biais, des pressions. C’est un problème que cette ressource soit traitée essentiellement comme une marchandise. Car, aujourd’hui, pour diffuser à large échelle ou produire des contenus comme les séries, qui coûtent cher, il faut avoir des revenus, et ces revenus viennent de votre capacité à vendre de la publicité, et donc à attirer des attentions qui seront ensuite monnayées.

C’est face à cette « économie de l’attention » que vous avez développé une « écologie de l’attention » ?

L’écologie implique de parler de la soutenabilité du modèle. Faisons un parallèle avec le climat. Notre modèle économique global est rentable à court et moyen terme mais insoutenable dans le long terme à cause d’externalités (pollution, dégradation des écosystèmes…). L’écologie c’est essayer d’inclure les externalités dans la façon dont nous valorisons nos modes de vie. Que ce soit sur la question de la planète ou du point de vue d’une écologie mentale, les profits financiers nous poussent à des comportements destructeurs. Donc, au-delà de ce qui est rentable comme info, image et contenu, il y a ce qui existe de soutenable et de désirable du point de vue d’une diversité culturelle et cela demande à être préservé comme une valeur supérieure aux intérêts des marchés.

A quoi faites-vous allusion ?

Il faut préserver les différentes cultures et langues, pour que dans un avenir plus ou moins lointain tout le monde ne parle pas anglais et ne regarde pas uniquement les productions de Hollywood. Et aussi la diversité des idéologies et une diversité des critères de pertinence de l’information. Il y a une phrase de Flaubert que j’aime bien qui dit : « Pour qu’une chose soit intéressante, il suffit de la regarder longtemps. » Quelle est l’intuition derrière ? Renverser les évidences. Nous avons tendance à penser que nous regardons quelque chose car cela nous intéresse. Je regarde le foot car j’aime ça. Flaubert nous dit que nos désirs se créent en fonction de ce à quoi nous faisons attention. C’est parce que j’ai fait attention à ce qu’il s’est passé dans un stade de foot, qu’à présent, un match me semble merveilleux. Parler d’écologie de l’attention, c’est ne pas considérer comme naturel les désirs des individus mais comme la résultante d’environnements. Les gens veulent quelque chose car ils ont été amenés à trouver cette chose intéressante, à y faire attention selon des déterminants logiques, commerciaux ou autres.

Mais comment faire pour que notre attention se focalise sur nos besoins les plus nobles ?

Aujourd’hui, les médias constituent nos environnements de signification, de valeur, de culture… Mais quelles sont les motivations qui poussent les médias à diriger notre attention vers tel ou tel type de contenu ? Comment sont-ils financés ? Nous avons une responsabilité individuelle et collective dans la façon dont nous programmons les environnements qui vont conditionner nos attentions demain, d’après-demain et dans dix ans.

Comment redéfinir le but des médias sachant que ceux en expansion sont américains, issus de la Silicon Valley et fonctionnent grâce à des algorithmes obscurs ?

Il y a un problème d’économie politique ou de souveraineté et chaque technologie amène des défis. Aujourd’hui les algorithmes qui font des choix esthétiques, politiques, et idéologiques se trouvent être des produits de la Silicon Valley donc, effectivement, ça pose un problème, que nous n’allons pas résoudre par un retour aux souverainetés nationales. Il faut réinventer toute une série de souverainetés en millefeuille. Pour ceux qui ont le temps je conseille le livre de Benjamin H. Bratton qui s’appelle The Stack et vient d’être traduit en français dans lequel il analyse les six couches (Earth, Cloud, City, Address, Interface, User) de ce nouvel univers informationnel global.