Illustration harcèlement
Illustration harcèlement — GERALT / PIXABAY

PRIS POUR CIBLE

Cyberharcèlement: «Au bout de deux jours, j'ai répondu aux insultes et j'ai été suspendue de Twitter»

Alice a fait l’objet d’un torrent d’insultes après avoir publié un tweet féministe. En colère, elle a fini par réagir violemment et son compte a été bloqué par Twitter

  • Alice a publié un tweet féministe qui réagissait à un fait divers sur un homme qui a tué sa fille pour se venger de son ex-femme. 
  • Elle a reçu de nombreuses insultes à la suite de ce tweet. 
  • Au bout de quelques jours d'attaques continues, elle a fini par répondre, elle aussi, et s'est fait suspendre par Twitter. 
Logo de la série prispourcible

Voici l’histoire d’Alice, étudiante en cinéma à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône). Son témoignage rejoint notre série « Pris pour cible » sur les persécutions en ligne. A travers ces expériences individuelles, 20 Minutes souhaite explorer toutes les formes de harcèlement en ligne qui, parfois, détruisent des vies. Chaque semaine, nous illustrerons, à l’aide d’un témoignage, une expression de cette cyberviolence. Si vous avez été victime de cyberharcèlement, écrivez-nous à prispourcible@20minutes.fr.

 

« J’ai vécu plusieurs vagues de cyberharcèlement depuis que je suis active sur Twitter, mais la dernière en date a été d’une violence inouïe. Vers 2h30, le 21 mai dernier, j’ai écrit un tweet pour réagir à un fait divers sur un homme qui a tué sa fille pour se venger de son ex-femme. J’ai tweeté : "Et après, vous vous étonnez que l’on ait besoin de féminisme. Les hommes sont dangereux". Mon compte n’est pas très suivi, j’ai seulement 200 followers, j’ai ouvert mon compte il y a peu de temps. Je n’ai pas imaginé que ce message pourrait avoir un gros impact d’autant qu’il a été écrit pendant la nuit, à une heure où les gens dorment.

Quand je me suis réveillée, aux alentours de 10 heures, j’ai découvert plein de notifications. Je n’ai pas compris. Au début, ce n’était pas très méchant, surtout des likes et des retweets, assez peu de commentaires. Certains venaient m’expliquer que je ne comprenais rien au féminisme alors que tout le reste du temps, ces mêmes internautes s’en fichaient complètement. Passons. Et, peu de temps après, dans la matinée, un streamer assez connu dans la communauté des gamers s’est attaqué à moi. Je ne sais pas comment il a pu tomber sur mon tweet. Je l’ai déjà vu à l’œuvre envoyer sa communauté harceler des gens. Il a même été épinglé par le compte Gourous Toxiques qui dénonce le comportement de certains influenceurs en ligne. Il a répondu à ce tweet de façon condescendante, disant, en substance : "Vous avez une vie de merde pour penser des choses comme ça". Je me suis énervée et je l’ai bloqué tout de suite.

« J’ai pu lire : "Tu peux aller te suicider, ce n’est pas grave" ; "Tu m’écœures" ; "Tu fais honte au féminisme" »

Il a tweeté dans la foulée, en appelant sa communauté à me remettre les idées en place. Il n’a évidemment pas manqué de citer mon compte. Il a 150.000 abonnés sur Twitter, ce n’est pas négligeable. Une grosse vague de harcèlement, d’insultes, de mèmes s’est abattue sur moi. Dans les premiers temps, je signalais directement. Du coup, j’ai été épargnée par certaines insultes. Heureusement, personne n’a révélé mes informations personnelles comme mon adresse postale, mon identité, mais j’ai fait l’objet d’insultes très violentes. Dans les mentions, j’ai pu lire : "Tu peux aller te suicider, ce n’est pas grave" ; "Tu m’écœures" ; "Tu fais honte au féminisme". Sans oublier les DM [messages privés] de garçons qui venaient pour m’attaquer. D’autres laissaient entendre qu’ils souhaitaient "seulement" débattre avec moi sauf qu’ils appartenaient à une communauté toxique et ils répondaient à un appel qui les incitait à me remettre les idées en place. Si j’avais bloqué le streamer à l’origine, c’est bien que je ne souhaitais pas débattre de cette question.

Capture d'écran des tweets reçus par Alice.
Capture d'écran des tweets reçus par Alice. - CAPTURE TWITTER

Au début, j’étais obsédée, dans le sens où je restais scotchée à mon téléphone, à lire toutes les notifications. J’avais peur des propos que j’allais découvrir. Assez rapidement, j’ai utilisé le plugin Twitter Block Chain qui permet de bloquer tous les followers d’un compte. J’ai réussi à bloquer 90.000 des 150.000 abonnés du compte de ce célèbre streamer. Ça m’a pris huit heures pour y arriver, mais j’ai pu me protéger de cette manière. Au milieu de ce torrent de haine, j’ai quand même reçu quelques messages de soutien, plutôt en privé car cela leur évitait d’être exposés par les cyber-harceleurs. Sur Twitter, dès que quelqu’un se risque à tenir des propos engagés, surtout au sein de la communauté LGBTQI, il devient la cible d’attaques.

« Au début je ne répondais rien, j’essayais d’ignorer les messages mais, à force, j’ai craqué »

Sur mon profil, il est écrit que je suis lesbienne, alors j’ai eu le droit à des attaques à ce sujet. Selon certains, je détesterais les hommes, j’aurais un problème avec mon père. J’ai reçu des messages comme : "Tous les hommes ne sont pas comme ton père". On dirait que certains peinent à concevoir qu’une femme puisse être lesbienne sans haïr les hommes. Ils ne supportent pas l’idée qu’on puisse faire sans eux. Ce n’est pas pour autant qu’on les exclut. Après deux ou trois jours d’insultes, de notifications, de messages constants, j’ai fini par craquer. J’admets avoir envoyé des tweets particulièrement agressifs. "Va crever" ; "Je vais t’enfoncer un cactus dans le rectum", ou quelque chose de similaire… Je n’ai pas réussi à garder mon calme, c’est humain. Au début je ne répondais rien, j’essayais d’ignorer les messages mais, à force, j’ai craqué, et j’ai été signalée par l’un des followers du streamer.

Twitter a suspendu mon compte parce que j’ai répondu violemment à un mec qui m’insultait, au lieu de punir les harceleurs que j’avais, pour la plupart, signalés. L’appel à me remettre les idées en place publié par le streamer n’a toujours pas été supprimé. Twitter met beaucoup de temps à réagir lorsqu’une personne est victime de cyber-harcèlement, mais ça ne le gêne pas de museler une personne qui est victime, comme moi. Je ressens de la colère de voir que les harceleurs restent impunis. Je m’apprête à écrire la lettre au tribunal pour porter plainte contre le streamer. Souvent les victimes finissent par lâcher car, dans le cas des affaires de cyber-harcèlement, c’est souvent un parcours du combattant pour les victimes. Mais j’ai la chance d’être une personne qui s’acharne. »

Contacté ce dimanche par 20 Minutes, Twitter n’a pas donné suite à notre demande de réaction mais le compte d’Alice a été réactivé.

 

20 secondes de contexte

L’idée de cette série n’est pas arrivée par hasard. Le Web déborde d’histoires de cyber-harcèlement, les raids numériques se multiplient ces dernières années. Nous entendons parler de ce phénomène Internet dans la presse à travers les histoires de Nadia Daam, Nikita Bellucci ou, plus récemment, de Bilal Hassani, mais ils sont nombreux, moins célèbres, à en avoir été victimes. Nous avons voulu leur donner la parole pour faire connaître cette réalité qui a, parfois, brisé leur vie. Notre idée : donner corps aux différentes formes de violences en ligne et montrer qu’il n’existe pas des profils type de harceleur ni de vraiment de victime.

De semaines en semaines, nous avons réussi à sélectionner des témoignages à l’aide du bouche-à-oreille, d’appels sur Twitter et sur notre groupe Facebook 20 Minutes MoiJeune. Et ce n’est pas toujours facile de tenir le rythme d’une interview par semaine, même à trois journalistes. Nous devons évaluer chaque récit en fonction de sa pertinence et, parfois, de sa crédibilité. Mais, nous laissons toujours la liberté aux victimes de témoigner à visage découvert ou de garder l’anonymat pour ne pas donner une nouvelle occasion aux cyber-harceleurs de s’en prendre à elle.