VIDEO. Cyberharcelé(e)s: «Je ne m’attendais pas à recevoir des commentaires à ce point antisémites»

PRIS POUR CIBLE Aurélien Enthoven, youtubeur de 17 ans derrière la chaîne M - Gigantoraptor, a été victime de cyberharcèlement après avoir publié une vidéo sur le racisme

Propos recueillis par Laure Beaudonnet

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Aurélien Enthoven dans la vidéo de M - Gigantoraptor
 sur le racisme publiée le 6 mars 2018.
Aurélien Enthoven dans la vidéo de M - Gigantoraptor sur le racisme publiée le 6 mars 2018. — CAPTURE YOUTUBE
  • Aurélien Enthoven – le fils de Carla Bruni et de Raphaël Enthoven – réalise de nombreuses vidéos sur sa chaîne M - Gigantoraptor.
  • En mars 2018, il a diffusé une vidéo sur le racisme en collaboration avec Penseur sauvage. Il a été victime d'un raid numérique lancé par un site antisémite.
  • Après son passage dans l’émission « Quotidien », Aurélien Enthoven a été victime d’une deuxième vague de cyberharcèlement, cette fois sur Twitter.
Logo de la série prispourcible

Voici l’histoire d’Aurélien Enthoven, youtubeur de 17 ans à l’origine des vidéos de la chaîne M - Gigantoraptor. Son témoignage rejoint notre série « Pris pour cible » sur les persécutions en ligne. A travers ces expériences individuelles, 20 Minutes souhaite explorer toutes les formes de harcèlement en ligne qui, parfois, détruisent des vies. Chaque semaine, nous illustrerons, à l’aide d’un témoignage, une expression de cette cyberviolence. Si vous avez été victime de cyberharcèlement, écrivez-nous à prispourcible@20minutes.fr.

 

« Tout a commencé en mars 2018, pendant les vacances de février, quand j’ai réalisé, en collaboration avec Penseur sauvage, une vidéo YouTube consacrée au racisme. J’abordais la thématique du racisme en soi, je parlais du racialisme et de théories racialistes. Je jetais le discrédit sur la notion de race. On a vraiment fait un grand travail de recherche. On abordait de nombreux sujets différents et on a fait une vidéo complémentaire sur la chaîne de Penseur sauvage, un peu moins médiatisée. Après la publication de cette vidéo, je me suis confronté très vite à un type de commentaires que je n’avais pas vus avant. Une vague de commentaires antisémites est arrivée, j’en ai reçu cinquante, je voyais des commentaires absolument immondes avec une quantité astronomique de pouces vers le haut [likes]. C’était du genre : « Quand tu te mouches, tu n’as pas l’impression de serrer la main à un pote ? » ; « sale juif » ; « ta place est dans une chambre à gaz petit youpin ». Je me suis demandé : mais qu’est-ce qui se passe ? Je savais que ma vidéo allait faire réagir, mais je ne m’attendais pas à recevoir des commentaires à ce point antisémites.

J’ai songé que j’avais été « raid », attaqué par un groupe. J’ai pensé aux 18-25 de jeuxvideo.com au début, même si cela m’étonnait car ils ne sont pas antisémites à ce point. Un antisémite que j’avais attaqué dans une vidéo auparavant, m’a envoyé un message pour me dire : « Regarde, tu t’es fait raid par… » et, il m’a envoyé le lien vers un site. Sur le site en question, l’article était particulièrement monstrueux, ils m’avaient mis une étoile jaune.

« Ça mine le moral. Au bout de la 50e fois qu’on m’insulte, qu’on insulte mes parents »

Je m’étais déjà fait harceler plusieurs fois avant. Parfois, c’est très blessant, surtout quand on s’en prend à ma famille. Les attaques sur le physique aussi, ça fait toujours plaisir… Ça mine le moral. Au bout de la 50e fois qu’on m’insulte, qu’on insulte mes parents [Aurélien Enthoven est le fils de Carla Bruni et Raphaël Enthoven], qu’on me menace, qu’on me traite de sale juif… J’en ai marre. Les commentaires qui m’énervaient le plus, c’était les commentaires antisémites qui le cachaient, ceux qui disaient : « Mais pourquoi tu ne nous parles pas d’Israël ? », « Pourquoi tu ne parles pas de tes amis sionistes ? ». Je n’en ai pas des amis sionistes. Et puis, quel est le rapport avec la vidéo ? Mais le harcèlement ne s’est pas arrêté aux antisémites.

Quand je suis passé sur Quotidien[l’émission présentée par Yann Barthès sur TMC], des personnes se sont mises à m’attaquer pour certains de mes propos qu’elles jugeaient racistes. Elles relativisaient le harcèlement que je subissais par les antisémites, et attisaient des communautés entières contre moi sur Twitter. Le harcèlement des antisémites, ce n’est que la première partie de mon cyber-harcèlement. Ce n’est que la surface. Ce sont deux harcèlements différents mais les deux sont liés.

« Je dois admettre que j’ai eu le moral miné pendant quelques jours. J’étais fatigué, j’avais un petit peu peur »

Sur Twitter, c’est allé très loin. Quelqu’un a essayé de supprimer mon compte. Il a été fermé pendant environ 24h pour des raisons qui n’avaient aucun sens. Un élu municipal s’est attaqué à moi. Il me reprochait d’avoir dit que le voile est un vêtement sexiste. J’avais dit : il y a incompatibilité idéologique à porter le voile et à se dire féministe car j’estimais que ce voile représentait une réification de la femme et un symbole sexiste. Je ne disais pas qu’il y avait impossibilité mais incohérence. Paraît-il que c’était absolument monstrueux, que j’étais un raciste et que mes propos étaient ignobles. Selon lui, oui, j’étais victime de cyberharcèlement, mais mes propos étaient ignobles. Et tout cela, sans me mentionner sur Twitter, donc les gens se défoulaient sur moi sans que je sois au courant. J’ai été obligé d’écrire un thread assez long [un fil de discussion sur Twitter] pour m’expliquer.

J’étais vraiment énervé par ceux que j’aime appeler « les collabos ». Ceux qui relativisaient la violence que je subissais en pointant du doigt certains de mes propos parce qu’ils me détestaient par principe, en raison de ma filiation. J’ai trouvé cette façon de faire vraiment méprisable. Et il y a eu des répercussions. Certaines personnes allaient voir les commentaires YouTube et me disaient : « Oui mais tu es raciste toi aussi. »

Je dois admettre que j’ai eu le moral miné pendant quelques jours. J’étais fatigué, j’avais un petit peu peur. Je me disais : « Ces gens-là sont très nombreux, peut-être qu’ils pourraient s’en prendre à moi. » Mon établissement m’a dit d’éviter de prendre les transports en commun. La première semaine, il y avait des moments où j’étais un peu stressé. Finalement, c’est vite passé grâce aux soutiens que j’ai reçus. J’avais déjà été harcelé auparavant, j’avais le cœur solide. J’avais déjà reçu un raid antisémite à une époque, mais sans commune mesure avec ce que j’ai reçu là. Je ne sais pas si vous connaissez le roi Mithridate, qui prenait des petites doses d’arsenic de manière régulière pour ne jamais être empoisonné. C’est un petit peu pareil, j’étais immunisé par des petites doses de harcèlement qui m’ont aidé à encaisser.

« Facebook est incapable de distinguer les propos que je tiens des propos que j’expose »

On a réussi à faire fermer le site par lequel tout a commencé, on ne voulait pas laisser ces gens agir dans l’impunité. Nous avons porté plainte. Mais les gens sont cachés derrière un pseudo. Certains ont supprimé leurs commentaires, d’autres ont signalé les commentaires antisémites pour me protéger. De nombreux commentaires ont été supprimés, mais j’avais pris les captures d’écran. Je les avais d’ailleurs publiés sur Facebook et mon compte a été suspendu pendant une journée. Facebook est incapable de distinguer les propos que je tiens des propos que j’expose.

Aujourd’hui encore, il m’arrive de recevoir, une fois par semaine ou une fois toutes les deux semaines, une petite attaque personnelle. Ça s’est beaucoup calmé. Je fais beaucoup moins de vidéos aussi… parce que j’ai moins de temps. »

Retrouvez tous les épisodes de la série, ici.

20 secondes de contexte

L’idée de cette série n’est pas arrivée par hasard. Le Web déborde d’histoires de cyber-harcèlement, les raids numériques se multiplient ces dernières années. Nous entendons parler de ce phénomène Internet dans la presse à travers les histoires de Nadia Daam, Nikita Bellucci ou, plus récemment, de Bilal Hassani, mais ils sont nombreux, moins célèbres, à en avoir été victimes. Nous avons voulu leur donner la parole pour faire connaître cette réalité qui a, parfois, brisé leur vie. Notre idée : donner corps aux différentes formes de violences en ligne et montrer qu’il n’existe pas des profils type de harceleur ni de vraiment de victime.

De semaines en semaines, nous avons réussi à sélectionner des témoignages à l’aide du bouche-à-oreille, d’appels sur Twitter et sur notre groupe Facebook 20 Minutes MoiJeune. Et ce n’est pas toujours facile de tenir le rythme d’une interview par semaine, même à trois journalistes. Nous devons évaluer chaque récit en fonction de sa pertinence et, parfois, de sa crédibilité. Mais, nous laissons toujours la liberté aux victimes de témoigner à visage découvert ou de garder l’anonymat pour ne pas donner une nouvelle occasion aux cyber-harceleurs de s’en prendre à elle.