«J'ai décidé de faire la guerre aux trolls et aux haters»... Qui sont ces internautes qui veulent éradiquer la haine sur les réseaux sociaux?

MODERATION Un collectif d’internautes a lancé mi-janvier un groupe Facebook baptisé #Jesuislà pour lutter contre les fake news et les commentaires haineux qui pullulent sur les réseaux sociaux…

Hakima Bounemoura

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Un collectif d’internautes a lancé mi-janvier un groupe Facebook fermé pour lutter contre les fake news et les commentaires haineux sur Internet.
Un collectif d’internautes a lancé mi-janvier un groupe Facebook fermé pour lutter contre les fake news et les commentaires haineux sur Internet. — SIPA
  • Un collectif d’internautes a créé mi-janvier un groupe Facebook pour combattre les commentaires haineux sur les réseaux sociaux.
  • L’objectif de ces citoyens du Web n’est pas de répondre directement aux haters, mais de laisser le maximum de commentaires positifs aux bas des posts ou des articles pour que ceux-ci remontent en haut de la page.
  • A la création du groupe la semaine dernière, ils n’étaient qu’une petite dizaine, aujourd’hui ils sont déjà plus de 400.

Ils n’ont pas de masque, ni de costume, mais pourtant ils se présentent comme de véritables « justiciers » du Web. Un collectif d’internautes a lancé mi-janvier un groupe Facebook pour lutter contre les fake news et les commentaires haineux qui pullulent sur les réseaux sociaux. Baptisée #Jesuislà, l’initiative est directement inspirée du modèle suédois #Jagärhär (#Jesuislà, en suédois), une page Facebook créée en 2016 par  la journaliste Mina Dennert.

Lassée de voir la haine et la cyber-violence grandir sur les réseaux sociaux, la journaliste suédoise a déclaré « la guerre » aux haters et aux trolls. « La responsabilité de répondre à la haine est collective », explique notamment la militante sur son compte Facebook. Aujourd’hui, son groupe comptabilise plus de 75.000 membres en Suède, et des antennes ont été créées en Allemagne, au Canada, en Australie, en Finlande et, il y a quelques jours, en France.

« Les gens en ont marre de toute cette négativité en ligne »

Ils n’étaient qu’une petite dizaine la semaine dernière lors du lancement, aujourd’hui, ils sont déjà plus de 400 à faire partie du groupe. « Il y a un véritable engouement autour de notre initiative. C’est la preuve que les gens en ont marre de toute cette négativité qui se répand sur les réseaux sociaux », explique à 20 Minutes Shani Benoualid, l’une des trois administratrices du groupe Facebook français. « Face à des posts insultants ou des fake news, on a tendance à détourner le regard, à continuer de "scroller", soit parce qu’on n’a pas le temps, soit parce qu’on pense que ça ne sert à rien de répondre », explique la jeune femme.

« Eh bien nous, on dit stop ! Il faut répondre, commenter, interpeller ceux, qui, justement tentent de propager cette haine en ligne », lance Shani Benoualid, qui travaille également pour une ONG. « Les trolls et les haters sont très organisés, ils ont très bien compris comment Internet fonctionnait. Nous, on n’a pas su anticiper tout ça. #Jesuislà, c’est une manière de leur dire que maintenant, on ne se laissera plus faire », ajoute la militante, qui s’est clairement lancée dans une guerre en ligne pour éradiquer les haters.

« Les commentaires les plus visibles ont un véritable impact sur l’opinion et l’attitude des internautes »

« Les journalistes ne sont ni assez nombreux, ni assez payés pour faire de la modération sous tous leurs articles postés sur Facebook. Il ne faut pas laisser la désinformation se répandre. On a trop longtemps considéré les commentaires comme un bruit de fond », explique de son côté Xavier Brandao, également administrateur de la page Facebook, et créateur du site repondreauxprejuges.com qui recense les préjugés et idées reçues non traités par les journalistes de fact-checking. « On va sur tous les sites d’actualités, Libération, le Huffington Post, 20 Minutes, Le Figaro…, des journaux qui sont consultés par beaucoup de Français. Ce qu’on souhaite, c’est s’adresser à ces gens-là, à ceux qu’on appelle la majorité silencieuse, le "ventre mou", les gens de la zone grise », ajoute Shani Benoualid.

Capture d'écran de commentaires Facebook portant sur un article du «Figaro» qui traite des quotas d'immigration au Québec.
Capture d'écran de commentaires Facebook portant sur un article du «Figaro» qui traite des quotas d'immigration au Québec. - Capture d'écran Facebook

L’objectif de ces citoyens du Web n’est pas de répondre directement aux haters ou aux trolls, mais de laisser le maximum de commentaires et de messages positifs sous les posts des articles. « Facebook hiérarchise les commentaires en fonction de leur niveau de pertinence. Plus un message positif est liké, plus il remonte en haut de la page. Et on sait aujourd’hui que les commentaires en ligne les plus visibles ont un véritable impact sur l’avis et l’attitude des internautes », explique Shani Benoualid, qui cite  les résultats d'une étude scientifique récemment publiée sur le sujet.

« Le militantisme se pratique aujourd’hui de plus en plus en ligne »

Les membres du groupe organisent une veille quotidienne pour scruter les publications autour de thèmes qui génèrent typiquement des messages de haine, comme l’immigration ou le sexisme. Les « actions » entreprises se font toujours de manière très concertée. « On utilise des docs Excel et des plannings avec des horaires très précis pour nous répartir les tâches. Des argumentaires, chiffres-clés et articles sont également disponibles dans un Google doc, prêts à être copiés-collés. On essaye quotidiennement de lancer 5 à 6 "opérations", l’idée étant de faire quelque chose de participatif et de massif », précisent à 20 Minutes les administrateurs du site.

Capture d'écran de commentaires Facebook sur Bilal Hassani.
Capture d'écran de commentaires Facebook sur Bilal Hassani. - Capture d'écran Facebook

#Jesuislà n’est pas le seul groupe à lutter contre la haine en ligne. Depuis 2016, un petit groupe fermé Facebook créé en Normandie, composé de 173 personnes, veille sur les posts Facebook des journaux normands pour faire en sorte que les commentaires les plus « likés », et donc ceux qui remontent tout en haut de la section, ne soient pas systématiquement les plus haineux, rapporte le site d’informations en ligne Slate.

D’autres initiatives semblables ont également été mises en place sur les réseaux sociaux ces dernières années pour tenter d’endiguer les commentaires haineux. « L’idée n’est pas nouvelle, plusieurs petits groupes font déjà de la veille et interviennent régulièrement sur des thématiques bien spécifiques. Mais cela se développe de plus en plus aujourd’hui. Ça montre que le militantisme se pratique aujourd’hui de plus en plus en ligne », note Benjamin Atlan, président de l’Egam, mouvement anti-raciste européen (European grassroots antiracist movement). « Ces actions sont bien sûr positives, mais c’est une goutte d’eau dans l’océan. Le véritable enjeu se situe au niveau de la responsabilité des plateformes. Tout ça pourrait se régler tellement rapidement si Facebook et Twitter ​s’impliquaient véritablement dans la lutte contre les contenus haineux en ligne en mettant en place un algorithme performant et de véritables équipes de modérateurs ».