L’émoji, nouveau vecteur des combats de société dans le monde numérique?

ANALYSE Régulièrement et depuis plusieurs années, les émoticônes sont utilisées sur Internet pour rassembler une communauté, véhiculer des idées ou mener un combat de société…

Marie De Fournas

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Emojis sur Google (illustration)
Emojis sur Google (illustration) — Google
  • Ce jeudi, un œuf retiré de l’émoji salade de Google pour rendre celle-ci plus « inclusive » pour les vegans, a déclenché de vives réactions sur la toile.
  • 20 Minutes a demandé pourquoi à Vincenzo Susca, maître de conférences en sociologie de l’imaginaire et à André Gunthert, enseignant chercheur à l’EHESS, spécialisé en culture visuelle.

Ce jeudi, Google faisait parler de lui sur les réseaux en annonçant qu’il retirait l’œuf présent sur son émoji salade. La raison ? « Cela en fait une salade vegan plus inclusive », a expliqué dans un tweet, Jennifer Daniel, responsable du design des émojis chez le géant d’Internet. Une démarche qui a à la fois suscité de vives réactions chez les omnivores et laissé dubitatif certains.

Cette polémique autour d’un émoji n’a rien d’inédit. De nombreux combats, idées et moyens d’identification ou d’appartenance passent par ces petites icônes et font débats. Ainsi, depuis près de trois ans, les émojis visages des smartphones sont disponibles en différentes couleurs de peau. En 2017, une ONG a voulu créer un émoji règle afin de lever le tabou sur les menstruations. Il y a peu, les roux ont enfin obtenu leur émoticône.

« Les symboles ont un impact dans notre société »

« Vu d’en haut, ça a l’air un peu ridicule, mais si on gratte, beaucoup moins. Sur Internet, l’émoji est un code universel, compréhensible à travers le monde entier », explique André Gunthert, enseignant chercheur à l’EHESS, spécialisé en culture visuelle. Une caractéristique qui fait de l’émoticône un outil d’échange et de communication très puissant.

« Il y a deux leviers autour de l’émoji : ce qu’il symbolise et qui il représente », poursuit André Gunthert. Ainsi, remplacer l’émoji revolver par un pistolet à eau ou retirer un œuf d’une salade est symbolique. Est-ce que le premier fera avancer le débat sur le port d’armes à feu aux Etats-Unis et le second changera la condition des poules pondeuses en batterie ? Pas sûr, mais ce n’est pas pour autant qu’il n’y aura pas de conséquences. « Les symboles ont un impact dans notre société. Avec le temps, ils changent notre façon de voir les choses, les mentalités. »

« Un moyen d’identification »

Pour le côté « représentation », Vincenzo Susca, maître de conférences en sociologie de l’imaginaire à l’Université Paul-Valéry de Montpellier, voit l’émoji comme le nouveau « moyen d’identification » sur la toile. « On se reconnaît et on exprime l’identité d’un groupe par ces images. L’espace numérique devient de plus en plus notre territoire de vie et l’on veut pouvoir s’y exprimer en tant que vegan, roux ou noir. »

« Il s’agit d’un jeu de code fermé : le nombre d’émoji est limité. Soit vous y êtes, soit vous n’y êtes pas. Dans tous les combats de minorités, il y a une volonté d’apparaître dans l’espace public. Tout simplement car c’est ce qui est vu ou non qui détermine la norme. Le fait qu’il y ait des débats autour d’émojis réclamés par une minorité, n’est pas étonnant. Dans la vie physique, les combats des minorités dérangent aussi les majorités », analyse André Gunthert. « On n’est qu’au début. Un jour, chaque groupe, avec ses nuances, ses différences et ses facettes, aura son propre émoji », assure Vincenzo Susca, auteur du livre  Les affinités connectives.

Une arme ludique

Selon le sociologue, l’émoji répond également au besoin de s’unir entre personnes qui se ressemblent ou avec des idées communes pour mener des combats de la vie physique dans la vie numérique. Comme si les réseaux étaient un champ de bataille et les émojis, des armes, mais « ludiques ». « Cela permet de faire passer par le jeu, quelque chose qui n’en est pas un. »

Ces images derrière lesquelles différentes communautés se reconnaissent sont aussi des moyens d’expression d’émotions. « Or, l’émotion est au cœur de notre société. » D’où l’importante présence d’émojis dans les réactions sur les réseaux ou les échanges numériques. « Les millennials s’expriment plus par l’image que par l’écrit. Le texte vient compléter l’émoji, pas l’inverse ! C’est le passage de la parole au langage du corps. »

Ceci explique peut-être pourquoi un simple œuf en moins dans une salade n’est désormais plus si anodin.

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