Le web éphémère parti pour durer

Anaëlle Grondin
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Trois services permettant d'échanger des fichiers éphémères: Snapchat, Meatspace et Wickr.
Trois services permettant d'échanger des fichiers éphémères: Snapchat, Meatspace et Wickr. — 20 MINUTES

Cette photo s’autodétruira dans trois, deux, un… 2013 a vu l’avènement d’une application mobile d’un nouveau genre, Snapchat, qui ne cesse de gagner en popularité. Son originalité? Le réseau social permet à ses utilisateurs d’échanger des photos à durée de vie limitée (à quelques secondes). Quatre cent millions de messages sont envoyés chaque jour. Un succès qui en annonce d’autres: plusieurs entreprises misent désormais sur l’instantanéité, le web éphémère.

L’application Blink propose ainsi l’envoi de texte et de photos qui disparaissent à des amis ou un groupe d’amis. De la même manière, Wickr vous promet l’envoi de messages, photos ou vidéos, capables de s’autodétruire, sans laisser de traces. Plus récent, Meatspace (Internet et mobile) est un mélange de Snapchat, Twitter et de Gifs animés: vous écrivez un message court (250 caractères max) et regardez la caméra pour obtenir un mini-clip qui sera visible quelques temps sur le service mais jamais archivé. Il existe aussi un site baptisé Kwikdesk qui permet d’envoyer un court message avec un hashtag qui peut expirer au bout de 24h, 10 ou 100 jours.

Des échanges plus authentiques et spontanés

Pourquoi cette valorisation de l’instant t? Le web éphémère offrirait une authenticité aux échanges, plus spontanés. Ce que ne permet pas un réseau comme Facebook. «Je préfère utiliser Snapchat parce que je peux prendre des photos du moment présent (…) je peux envoyer des photos "dossier" où je fais l'andouille et je peux choisir de les effacer au bout d'une seconde», nous explique Amélie, 15 ans. 

Mallaury, une jeune fille de son âge également sur Snapchat, extrêmement populaire auprès des ados, confie: «C'est une autre façon de communiquer. On peut faire des grimaces car les photos ne durent pas.» 

«Ca ne laisse pas de traces» 

«Je pense que les données éphémères sont le futur. Toute application de messagerie, sociale ou de communication dans le futur incorporera des options pour être éphémère», prédisait l’an dernier la cofondatrice de Wickr Nico Sell, au MIT Technology Review. Non seulement il y a un effet de mode mais avec les inquiétudes croissantes sur la vie privée en ligne, les révélations au sujet de la NSA et la crainte de voir ses données utilisées contre soi (lors d’embauches, par exemple), le web éphémère se présente comme une séduisante alternative.

Plus besoin d’avoir des remords à la suite d’envois de fichiers dérangeants ou insignifiants. A 13 ans, Julie se soucie déjà du droit à l’oubli: ces sites et applications permettent de garder les photos dans leur contexte, «ça ne laisse pas de traces», argumente-t-elle lorsqu’on lui demande pourquoi elle aime s’en servir.

Retour de l’intime

 «Les enquêtes montrent que les jeunes sont plus attentifs aux règles de visibilité sur les réseaux sociaux que les adultes», souligne Dominique Cardon, sociologue au Laboratoire des usages d'Orange Labs et chercheur associé au Centre d'études des mouvements sociaux (EHESS). Mais il nuance: les jeunes «ne pensent pas à la NSA ou au marché publicitaire. Il y a des gens (les parents, les profs, certains copains) dont ils ne veulent pas être vus et ils ont rapidement joué avec les paramètres de visibilité. L’entre soi est assez présent.» Sans aller jusqu’à évoquer le «sexting», que le web éphémère facilite, il pense que «Facebook est devenu très général»: «Tout le monde y est. Les ados ont besoin d’un endroit à eux».

Une manière de se réapproprier sa vie privée…. A condition de faire attention aux failles sur certains services. Il est aisé de faire une capture d’écran rapide d’une photo sur Snapchat, par exemple. Gare aux promesses d’amnésies non tenues. Et à l’éphémère qui dure, dure…