Propos recueillis par Tom Comminge
L'essentiel
- Eiji Aonuma, producteur légendaire de The Legend of Zelda, a été décoré Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres par le Ministère de la Culture français en octobre dernier, une distinction qu’il considère comme un hommage à tous les développeurs ayant contribué à la série qui a vendu près de 160 millions de copies depuis 1986.
- Le moment le plus marquant de sa carrière était le développement d'« Ocarina of Time » sur Nintendo 64, le premier Zelda en 3D, qu’il considère comme le jeu le plus important de sa carrière chez Nintendo.
- Aonuma explique que son approche créative consiste à trouver un équilibre entre familiarité et innovation, en s’inspirant de la vie quotidienne et de sa passion pour la musique et il rappelle que « l’échec peut conduire au succès. C’est une démarche que je poursuis depuis toujours ».
Eiji Aonuma. Pour les fans de The Legend of Zelda, le simple fait d’entendre son nom est suffisant pour se replonger dans un paradis de nostalgie. Ce grand monsieur, figure japonaise incontournable du jeu vidéo, est tout simplement un pilier de la licence qui a marqué des générations de joueurs dans le monde. Plus besoin de présenter la franchise. C’est évidemment l’une des plus grandes sagas de l’histoire du jeu vidéo qui a écoulé près de 160 millions de copies depuis le lancement du premier opus il y a quarante ans.
Pour son travail légendaire en tant que producteur et créateur de jeux The Legend of Zelda, le Ministère de la Culture a décidé de décorer Eiji Aonuma au rang de Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres. Remise le 23 octobre dernier, cette distinction est délivrée aux profils qui ont marqué leur industrie par leurs créations artistiques et par leur contribution au rayonnement de la culture en France et dans le monde. Le Japonais vient ainsi s’ajouter à une belle liste dans laquelle se trouve aussi l’équipe de Clair Obscur : Expedition 33. À cette occasion, Eiji Aonuma s’est confié au micro de 20 Minutes pour retracer son parcours, revenir sur son nouveau titre de Chevalier et sur les moments clés de sa carrière au sein de Nintendo.
Vous avez été décoré au rang de Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres, une distinction prestigieuse en France. Qu’est-ce que cette reconnaissance signifie pour vous, personnellement et professionnellement ?
J’ai eu l’honneur d’apprendre que je recevrais cette distinction il y a trois ans, et je n’arrivais pas vraiment à y croire à l’époque. La recevoir aujourd’hui, alors que Zelda fête ses 40 ans et que nous nous apprêtons à sortir Ocarina of Time sur Nintendo Switch 2, me rend particulièrement heureux.
Pour moi, cette reconnaissance rend surtout hommage à tous les développeurs qui ont contribué à la série au fil des années. Je voudrais donc avant tout les féliciter et les remercier. Le fait que tant de personnes jouent à nos jeux nous donne déjà la motivation nécessaire pour continuer à avancer. J’espère pouvoir continuer à être à la hauteur des attentes des joueurs. Je souhaite m’appuyer sur cet encouragement pour continuer à créer de belles choses.
Lorsque vous repensez au jeune Eiji Aonuma qui a commencé sa carrière chez Nintendo, imaginiez-vous passer autant de temps dans la saga The Legend of Zelda, aujourd’hui connue dans le monde entier ?
Absolument pas. Lorsque je suis entré chez Nintendo, je ne savais même pas que j’allais devenir développeur de jeux vidéo. Je me demandais simplement ce que j’allais être amené à faire, avec beaucoup de curiosité et d’enthousiasme. En travaillant sur différents projets, j’ai progressivement appris comment les jeux vidéo étaient créés. J’ai notamment participé à des jeux qui n’étaient pas des Zelda comme NES Open Tournament, et ces différentes expériences m’ont ensuite servi lorsque j’ai commencé à travailler sur la série. C’est ainsi, progressivement, que je suis devenu développeur et que mon parcours m’a conduit vers Zelda.
Y a-t-il eu un moment particulier de votre carrière chez Nintendo qui vous a le plus marqué ?
Je dirais sans doute ma participation au développement d’Ocarina of Time sur Nintendo 64, qui était le premier Zelda en 3D. Jusqu’alors, nous travaillions principalement sur des jeux en 2D et en pixel art. Le passage à la 3D a considérablement élargi le champ des possibilités. On avait presque l’impression de pouvoir tout faire. Il fallait donc déterminer quelles expériences étaient les plus intéressantes à proposer aux joueurs. Ce fut probablement l’une des périodes les plus intenses de ma carrière. À l’époque, nous ne savions pas encore exactement à quoi devait ressembler un Zelda en 3D.
« En jouant à Ocarina of Time, l’original, lors d’un combat de boss, les larmes sont venues naturellement sans même que je m’y attende. »
Avec le recul, Ocarina of Time reste le jeu le plus important de votre carrière ?
Oui, Ocarina of Time occupe une place très particulière. Mais aujourd’hui, c’est aussi la version Switch 2 qui me tient particulièrement à cœur. Ce remake apporte une nouvelle interprétation du jeu grâce au travail de jeunes membres de l’équipe. Il propose une expérience encore plus riche. Pouvoir aujourd’hui le faire découvrir aux joueurs me rend particulièrement heureux. Aujourd’hui, avec l’âge, je suis devenu un peu plus sensible. En jouant à Ocarina of Time, l’original, lors d’un combat de boss, les larmes sont venues naturellement sans même que je m’y attende. C’était la première fois que cela m’arrivait.
Vous avez largement contribué à l’évolution de la saga Zelda et de sa formule. Comment avez-vous trouvé l’équilibre entre préserver son identité et continuer à surprendre les nouveaux joueurs ?
J’ai toujours cherché à construire les jeux de manière à ce que les joueurs puissent s’y retrouver. Lorsqu’ils entrent dans cet univers, ils doivent pouvoir reconnaître certains éléments familiers et ressentir une forme de proximité avec le monde qui leur est présenté.
Zelda reste une œuvre de fantasy, ce qui permet d’introduire des situations étranges ou imaginaires. Mais si l’on s’éloigne trop de ce que les joueurs peuvent comprendre ou ressentir, il devient difficile pour eux de savoir comment appréhender le jeu. C’est cet équilibre que j’ai toujours essayé de trouver. Je pense que cette approche a contribué à forger l’identité de Zelda.
Y a-t-il des artistes, des œuvres ou des événements qui ont influencé votre parcours ?
Je n’ai jamais vraiment analysé la question, mais je pense que mes influences viennent beaucoup de la vie quotidienne. La musique occupe une place importante dans ma vie. Je fais également partie d’un groupe de musique au sein de Nintendo qui s’appelle The Wind Waker. J’aime particulièrement les percussions latino-américaines, comme les congas ou le bombo, qui se jouent avec les mains. Ce sont surtout mes expériences de tous les jours qui façonnent ma créativité.
En parlant de ce sujet, avec toutes vos années de carrière, qu’avez-vous appris sur la créativité que vous auriez aimé connaître lorsque vous avez commencé chez Nintendo ?
C’est une question difficile. Avec l’âge, le corps et l’esprit évoluent, et l’on prend davantage conscience de l’importance de prendre soin de soi physiquement et mentalement. Je pense aussi qu’une idée n’est jamais mauvaise tant qu’elle crée une résonance avec les joueurs. Même une toute petite proposition peut, un jour, être associée à une autre et devenir quelque chose de complètement différent. Nous gardons donc cette imagination afin de pouvoir la ressortir et la combiner plus tard. L’essentiel est de continuer à avancer. On dit souvent que l’échec peut conduire au succès, et c’est une démarche que je poursuis depuis toujours.