Benjamin Chapon
L'essentiel
- Le jeu de rôle et le jeu vidéo convergent de plus en plus, comme en témoigne la Paris Games Week qui a accueilli une soirée dédiée au Jeu de rôle. « Ces deux types de joueurs ont beaucoup de choses en commun même s’il ne s’agit pas de la même industrie », selon Nicolas Vignolles, président de la Paris Games Week.
- Les jeux vidéo intègrent de plus en plus les mécaniques du jeu de rôle sur table, comme Baldur’s Gate 3, brouillant ainsi la frontière entre jeu de rôle vidéoludique (RPG) et traditionnel.
- Les éditeurs de jeu de rôle s’appuient aussi sur l’hybridation avec le monde du jeu de société pour conquérir de nouveaux publics.
Les lancers de dés ont fait vibrer le Dôme de Paris, en pleine Paris Games Week. Le festival de jeux vidéo a accueilli une soirée spéciale dédiée au jeu de rôles, intitulée « Game of Roles », avec FibreTigre en MC d’une partie en direct. Le grand rendez-vous du jeu vidéo a ainsi entériné une mutation majeure. Autrefois, il y avait d’un côté les pixels et les manettes, et de l’autre les fiches de personnage, les dés aux nombres de faces extravagants et le théâtre de l’esprit du jeu de rôle. Ces univers célèbrent aujourd’hui leur grand mariage.
« En réalité, il s’agit des mêmes joueurs depuis longtemps, ou même depuis toujours, estime Nicolas Vignolles, président de la Paris Games Week. Ces deux types de joueurs ont beaucoup de choses en commun même s’il ne s’agit pas de la même industrie. Je ne connais pas de joueurs de jeux de rôles qui ne s’intéressent pas au jeu vidéo. » Mais l’inverse est-il vrai ?
Lancer les dés d’un clic
En effet, de nombreux jeux de rôles sont des adaptations de franchises de jeux vidéo, comme Fallout, The Witcher, Cyberpunk Red. Mais désormais, les exemples de jeux vidéo qui, à leur tour, empruntent au monde du jeu de rôles sont de plus en plus fréquents. Et il n’adapte pas uniquement des univers narratifs à succès comme ceux de Donjons & Dragons ou L’appel de Cthulhu. « Le succès actuel du jeu de rôles, qui séduit aussi de jeunes ou nouveaux joueurs, que des anciens nostalgiques qui y reviennent, est lié à la popularité des univers mais aussi à ce qu’il apporte en termes de gameplay. Un mélange d’aléatoire, de récit, de théâtre… », explique Antoine Rostaing, directeur général d’asmodee, leader mondial du jeu de société, qui distribue la plupart des jeux de rôles en France.
Le succès stratosphérique de Baldur’s Gate 3 a marqué un tournant décisif. Loin de lisser la mécanique pour plaire aux puristes de l’action nerveuse, le jeu de Larian Studios affiche fièrement les lancers de dés à vingt faces à l’écran, assume la cruauté de l’aléatoire et offre une liberté d’approche digne d’un Maître du Jeu humain. On n’adapte plus seulement l’univers d’un jeu de rôle, on simule l’expérience sociale de la table. Dans la sphère indépendante, des succès critiques comme Disco Elysium ou Citizen Sleeper ont totalement remplacé les combats classiques par des jets de dés et des fiches de personnages complexes, renouant avec le théâtre de l’esprit.
Le RPG, l’ultime pont vers le JDR
L’hybridation fonctionne aussi dans le sens inverse. Les tables de jeu de rôle virtuelles, les fameuses Virtual TableTops qui ont explosé pendant les confinements liés à l’épidémie de Covid, se transforment peu à peu en véritables jeux vidéo. Des plateformes comme TaleSpire, ou encore les initiatives de tables 3D officielles développées sous Unreal Engine, permettent désormais aux joueurs d’animer des figurines virtuelles dans des décors photoréalistes saisissants, brouillant totalement la ligne entre le RPG, nom donné aux jeux vidéo où l’on incarne un personnage, et le JdR, anagramme traditionnelle du jeu de rôles sur table. Enfin, l’avènement des Actual Plays, des parties de jeux de rôle jouées en direct sur Twitch, montre que la communauté « gamer » consomme désormais des campagnes de Jeu de rôle comme elle regarderait une compétition d’e-sport.
« Aux Etats-Unis, le phénomène « Daggerheart » montre que le jeu de rôles peut être aussi puissant que le jeu vidéo. C'est un jeu de rôle de fantasy créé par Darrington Press, la maison d'édition de l'équipe de Critical Role, un actual play hyper populaire, suivi par des millions de personnes. Le format actual play est au cœur de l'ADN du jeu puisqu'il sert à la fois à le promouvoir et à illustrer sa mécanique dynamique. »
Le jeu de plateau pille le vestiaire du jeu de rôle
Une autre adaptation de l’équipe de Critical Role démontre que le jeu de rôle sort de sa boîte pour conquérir de nouveau média. À Essen Spiel, salon international du jeu de société, qui s’est tenu en Allemagne, l’un des jeux qui a suscité le plus de curiosité est la version Critical Role, du jeu d’ambiance à succès CodeNames. Le jeu de société se mettrait-il à rêver d’épique et de narration ? De Gloomhaven à Andor, voilà plusieurs années déjà que de gros jeux de stratégie proposent des campagnes de dizaines d’heures où vos héros gagnent de l’expérience, s’aguerrissent et finissent même par prendre leur retraite pour céder la place à de nouvelles recrues. La reprise par Hasbro du légendaire HeroQuest, jeu emblématique des années 1980, en pleine vogue Jeux de rôles, est symptomatique d’une nouvelle vague actuelle.
Le fait qu’un jeu d’ambiance comme CodeNames adopte à son tour les codes du jeu de rôle est un nouveau signe. On joue avec les mots, À Essen, un autre jeu phénomène ouvrait ainsi la voie à un nouveau public pour le jeu de rôles : Cosy Stickerville. Il s’agit de construire son village, avec des stickers, en coopération avec les autres joueurs, dans un système qui fait penser au jeu de rôle, avec des points de vie, des compétences… Un jeu chill et bienveillant mais avec les codes de Donjons & Dragons, qui flirte aussi avec la tendance des jeux vidéo comme Pokopia et Animal Crossing.
La stratégie de la « boîte magique »
Face à ce braquage en règle, les éditeurs de jeux de rôle ont réagi par l’imitation stratégique. Conscients que cette tendance pouvait être une manne de nouveaux joueurs, avec un public adepte de prise en main rapide (pour le jeu de société) voire instantanée (pour le jeu vidéo), ils développent désormais des stratégies éditoriales pour aider les joueurs. Daggerheart a opté pour un système de jeux de cartes, et aussi un livret prêt à jouer, disponible gratuitement en ligne, qui prend les joueurs par la main pour la première aventure. Les éditeurs ont aussi multiplié les boîtes d’initiation rutilantes, qui rassemblent règles simplifiées, dés, jetons, figurines et aides de jeu diverses. Un peu comme un jeu de société… Black Book Éditions, qui a sorti une nouvelle édition de son jeu best-seller, Chroniques oubliées, en 2025, sait que c’est avec la boîte d’initiation (très) attendue pour 2027 qu’elle pourra aller chercher de nouveaux joueurs.
Notre rubrique Jeux vidéoCette triple convergence inédite entre plateau, pixels et papier répond à une attente profonde du public : « vivre des histoires fortes et personnalisées sans s’enfermer dans une seule pratique », selon Matthew Mercer. Pour le membre de Critical Role, la frontière entre ces mondes ne s’est pas simplement adoucie, elle s’est effacée « au profit d’un plaisir hybride où la seule règle qui compte reste la force du récit partagé. »