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Scrabble, belote, jeu de l’oie… Faut-il changer les règles des jeux d’antan ?

Scrabble, belote, jeu de l’oie… Fallait-il vraiment changer les règles des jeux d’antan ?

contre kemsDe nombreux nouveaux jeux de société reprennent les bases de jeux classiques pour les mettre au goût du jour
Benjamin Chapon

Benjamin Chapon

L'essentiel

  • Les éditeurs de jeux de société modernes réinventent les classiques en conservant leurs mécaniques simples mais en ajoutant des éléments tactiques et dynamiques pour éliminer l’ennui des versions originales.
  • Cette tendance répond aux attentes du public moderne qui « n’a plus la patience de se taper vingt pages de règlements avant de lancer une partie » et recherche « des parties dynamiques de vingt minutes, sans temps mort » analyse Stanislas, gérant d’une boutique spécialisée à Pau.
  • Sur un marché saturé avec plus de mille nouveautés par an en France, réinventer un classique représente un avantage économique car cela offre une promesse lisible et permet au cerveau de reconnaître l’ossature du jeu en trois secondes, facilitant ainsi l’adoption par les joueurs.

Si vous arpentez les allées du Palais des Congrès de Vichy ce week-end pour son grand Festival des jeux, un sentiment de déjà-vu risque fort de vous assaillir. Pas tant au premier coup d’œil, tant la nouvelle génération d’illustrateurs et illustratrices bouleverse les codes avec talent. Mais au niveau des mécaniques et règles, on retrouve l’esprit de classiques comme le Scrabble, les Petits Chevaux, le jeu de l’oie ou les 7 Familles… Les éditeurs de jeux de société modernes auraient-ils dégoté le filon parfait : choper le jeu poussiéreux du placard des grands-parents, lui injecter du piment tactique et transformer le tout en succès d’ambiance survolté.

Finies les longues après-midi dominicales à compter péniblement les points sous le regard endormi de tonton. La Nouvelle Vague du jeu de société pratique la réappropriation décomplexée. Le mot d’ordre ? Garder le réconfort d’un principe vieux comme le monde, mais en éradiquer l’ennui.

Le Scrabble en mode baston, le jeu de l’oie sous stéroïdes

Prenez Letter Up, par exemple. Sur le papier, il s’agit de poser des lettres sur une grille pour former des mots. Un Scrabble de plus ? Pas du tout. Ici, les auteurs Karen Nguyen et David Carmona ont éjecté le comptage de points fastidieux. Dans ce duel nerveux, les mots servent à conquérir du territoire. Mieux : on peut recouvrir directement les lettres adverses pour détourner leurs mots et leur couper l’herbe sous le pied. Le jeu de lettres familial devient un combat de catch lexical.

Même punition pour le jeu de l’oie, longtemps relégués au rang de punition pour enfants. Avec Athlètes de Compète, dépoussiéré par Takashi Ishida et Richard Garfield, la mécanique « je lance un dé et j’avance » subit un ravalement de façade mémorable. Si le principe reste enfantin, chaque coureur possède un pouvoir totalement absurde : l’un saute par-dessus ses camarades, l’autre renvoie ses poursuivants au départ, un troisième copie le leader… Résultat : un chaos jubilatoire où la chance cède la place aux coups bas entre amis.

Les exemples sont légion dans cette veine…

« Les règles s’expliquent en trente secondes »

Pourquoi un tel raz-de-marée ? Parce que le public moderne est pressé, mais nostalgique. « Aujourd’hui, les joueurs n’ont plus la patience de se taper vingt pages de règlements avant de lancer une partie », observe Stanislas, gérant d’une boutique spécialisée à Pau.

« Quand on propose un jeu inspiré d’une mécanique classique, l’accroche est immédiate. Le cerveau reconnaît l’ossature en trois secondes. On gagne un temps fou sur l’explication et on plonge directement dans la rigolade. »

Même constat chez Tiphaine, qui tient un café-jeux à Nancy : « Il y a un côté "madeleine de Proust". Les trentenaires et quarantenaires ont tous joué au Scrabble ou au Monopoly, mais ils veulent des parties dynamiques de vingt minutes, sans temps mort. Ces réappropriations apportent exactement ce piquant : la sécurité d’un terrain connu, pimentée par une vraie tension moderne. »

L’art de faire du neuf avec du vieux

Enorme succès depuis trois ans, le phénomène Trio a ringardisé le Memory et les 7 Familles en les fusionnant dans un jeu de déduction éclair où la mémoire ne suffit plus. Autre exemple, le Ditch réinvente le jeu de cartes archi populaire des cours de récré, le Dutch., mais avec de nouvelles mécaniques retorses et un design japonais hyperléché. De même, la belote et son système de plis a inspiré plusieurs jeux dont le très populaire The Crew. Même le poker est régulièrement revisité avec par exemple The Gang, une version coopérative, ou, très récemment les élégants All In - Prédictions et The Last Wizard. Ce dernier s’appuie sur un univers visuel fantasy très original et un système de mises qui craint une tension incroyable autour de la table.

Même le bridge, jeu réputé difficile, connaît des déclinaisons en jeu de société. La Fédération Française de Bridge a ainsi édité Battle 13, un jeu de plateau stratégique dans un univers médiéval. On retrouve l’affrontement de deux équipes de deux joueurs, le système de plis et d’anticipation, mais avec des règles simplifiées et accessibles. L’objectif dans ce cas-là est d’amener les gens réticents à se mettre au bridge. « Un jeu de société nous amène toujours à un autre jeu de société, analyse Stanislas. Adapter un jeu classique, c’est une manière de rassurer les gens pour les amener à des jeux plus complexes, plus profonds, petit à petit. »

Notre rubrique Jeux de société

Derrière cette vague de remakes assumés se cache aussi une réalité économique. Sur un marché submergé par plus de mille nouveautés par an en France, capter l’attention relève du parcours du combattant. Réinventer un classique offre une promesse lisible : pas de mauvaise surprise, mais un plaisir de jeu démultiplié.