• Une enquête parue dans So Foot a révélé que les billes noires des terrains synthétiques pouvaient être cancérogènes.
  • On compte des milliers de « synthés » en France.
  • Des alternatives existent mais ne permettent pas un temps de jeu aussi important que les terrains incriminés.

Panique sur la ville. Dans son numéro de novembre, le magazine So Foot publie une excellente enquête sur les terrains synthétiques : les  granulés noirs, fruits de la décomposition des cadavres d’environ 23.000 pneus, contiendraient 190 substances cancérogènes. L’enquête s’appuie sur une étrange coïncidence – des gardiennes de but américaines souffrant de lymphomes non hodgkinien – ainsi que des recherches effectuées aux Pays-Bas ou encore aux Etats-Unis, où ont été menées plusieurs class actions contre des fabricants de pelouse artificielle.

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En France, on revendique ça et là la paternité de la croisade contre ce qu’il est coutume d’appeler « les synthés ». Françoise Cartron, sénatrice de la Gironde et vice-présidente du Sénat : « Ces trois dernières années, quand j'en parlais autour de moi à des élus, je ne recueillais que de l'indifférence ». Le discours est le même chez Catherine Bassani-Pillot, élue municipale EELV à Nantes. 

« Le fait que cette information paraisse dans un magazine populaire alors que cela fait plusieurs années que l’on en parle, forcément ça interpelle. Mais c’est comme ça. Maintenant, il faut se dire «qu’est-ce qu’on fait» ? »


Qu'est-ce qu'on fait, oui? Pour le moment, on attend... une réponse de la ministre des Sports, Laura Flessel, interpellée par la vice-présidente du Sénat dans une question à paraître vendredi dans le journal officiel et dont le but est d'obliger l'ancienne médaillée olympique à prendre position « sur cette problématique de possible grande ampleur ».

Puis à lancer des recherches poussées pour confirmer ou balayer les inquiétudes soulevées par l'enquête de So Foot. « Il faut que l'on s'empare de ce sujet et qu'une étude scientifique soit faite pour connaître la dangerosité potentielle d'usage », insiste Françoise Cartron.

A partir de là, trois options existent:
  • Soit les terrains synthétiques de deuxième génération s'avèrent inoffensifs et, youpi, on continue à poser des tapis artificiels aux quatre coins du pays.
  • Soit les études laissent planer le doute sans toutefois réussir à affirmer à 100% que jouer sur ces terrains est cancérogène.
  • Soit les études confirment le risque sanitaire et c'est la grosse cata.
 

« S'il n'y a ne serait-ce qu'un doute je demanderais une mission parlementaire et demanderais à ce que toutes les collectivités fassent un moratoire sur le lancement de ce type de terrains en attendant les conclusions des scientifiques », se risque la sénatrice. Autrement dit, arrêter de construire ou renouveler (les tapis ont besoin d'être changés tous les 10-12 ans) ces moquettes qui représentent approximativement 50% des plusieurs centaines de terrains construits annuellement en France - sans parler des complexes de foot à 5 et autres city-stades), et en plein essor dans certaines régions comme le Nord.
 

Jouer plus, toujours plus

« Dans la région, la tendance est que tout le monde se met au synthétique, la dynamique est contradictoire par rapport à une sortie du synthétique. En plus, les terrains de type stabilisé, les terrains de schiste sont interdits maintenant », fait savoir Xavier Duhaut, président du petit club de Templemars (400 licenciés), non loin de Lille, où le terrain synthétique d'entraînement vient d'être renouvelé après dix ans comme l'exigent les normes.
 

En cas d'interdiction des synthé, ce serait a priori pelouse ou pelouse pour les petits clubs. Et si cela ravirait les sept sportifs sur dix privilégiant la pratique d'une activité sur gazon naturel (selon un sondage réalisé le 13 novembre par l'Union Nationale des Entreprises du Paysage), les dirigeants comme Xavier Duhaut ne sautent pas au plafond à l'idée de repasser au 100% naturel. 

 
« Si demain on devait supprimer tous les synthétiques, il faudrait deux fois plus de terrains. Nous avec 400 licenciés, on a deux terrains. Si on repassait à la pelouse, on aurait un terrain d’honneur sur lequel on pourrait faire jouer deux ou trois équipes par semaine sans trop le brusquer, mais surtout on aurait un terrain d’entraînement où tout le monde jouerait et qui deviendrait un champ de patates dès la fin de l’automne. »
 
Un argument qui n'émeut pas forcément Catherine Bassani-Pillot. Pour l'élue EELV il est clair que l'environnement passe en premier. « Les pratiques sont là pour évoluer, on ne pourra plus vivre dans les années qui viennent comme on l’a fait jusqu’ici. Et puis parler de conséquences directes sur la pratique alors que ça ne fait pas si longtemps que ces terrains sont là... »
Infographie - Les Français et la pratique du football
Infographie - Les Français et la pratique du football - Les entreprises du paysage

Et d'ajouter que « cette offre [les terrains synthétiques] a été créée par deux grands industriels américains dans les domaines pneumatique et chimique, ça ne vient pas d’une demande du monde du sport. » Elle est rejointe en tout point par François Cartron: 

 

« A un moment donné, il y a eu un vrai effet de mode avec ces terrains synthétiques parce qu'ils révolutionnaient en un sens la pratique du football. On croyait avoir trouvé la solution miracle pour jouer au football 365 jours sur 365. Peut-être avions nous tort et qu'il faudra nous rhabituer à ne pas jouer sur des périodes de 10 ou 15 jours à cause des intempéries. »

Le compromis: la pelouse hybride

A vrai dire, une solution existe déjà au plus haut niveau mais demeure moins connue dans le football vrai. « Il y a des terrains mixtes comme celui de la Beaujoire » comme ne manque pas de le rappeler l'élue nantaise. On appelle ça des pelouses hybrides et elles sont composées de:

  • Gazon naturel
  • Des milliers de fibres synthétiques
  • Le tout s'enracinant dans un substrat mêlant sable fin, granulés en liège et fibres synthétiques

Adieu les boules noires et tant pis si Thierry Beccaro n'est pas content. C'est beau, hein? Trop, sans doute. Car tout ça nous amène à l'autre raison du succès des terrains synthétiques à granulés en caoutchouc en France mais aussi en Espagne, (où l'on compterait plus de 4.000 terrains du genre): le prix.


Poser un synthé granulé de seconde génération coûterait moins cher, paraît-il. Le prix d'un hybride tournerait autour du million d'euros selon des chiffres avancés en 2014 par Bertrand Picard, président fondateur de l'entreprise Natural Grass quand son rival oscillerait entre « 350.000 à 400.000 euros » en 2017, dixit Xavier Duhaut. Et on ne parle pas du gazon naturel qui revient soi-disant trop cher en termes d'entretien. Le truc, c'est qu'après quelques recherches poussées, on se rend compte que tout n'est pas si simple. Catherine Bassani-Pillot: 

« Ce que l’on dit moins, c’est que les coûts d’entretien annuels ne sont pas si bas que ça [pour les terrains à billes noires]. Cela coûte en réalité très cher, en plus de l’entretien de base il faut aussi par exemple utiliser pas mal d’eau pour arroser les terrains en périodes de forte chaleur pour éviter les vapeurs toxiques. »

En croisade contre les gazons artificiels, les chiffres avancés par la Société française des gazons (SFG), qui en 2012 a calculé l'investissement total par heure de jeu en fonction de la surface, allaient déjà dans ce sens:

  • Terrain naturel: coût de l'heure de jeu oscillant entre 37 et 58 euros
  • Terrain hybride: coût de l'heure de 52 à 65 euros
  • Terrain synthétique: coût de l'heure entre 63 et 75 euros...


« C'est un peu comme pour la cigarette, au fond »

Si la statistique demande confirmation et ne prend pas en compte toutes les variables, et notamment le fait qu'il soit plus facile de tricher sur l'entretien d'un synthétique granulé (il n'est pas rare de voir des villes réapprovisionner plus rarement leurs terrains en billes en caoutchouc moins souvent qu'elles ne le devraient affin d'amortir les coûts), elle est en totale contradiction avec les idées reçues. Le synthétique n'aurait donc pour lui que l'argument du temps de jeu (seule surface à supporter plus de 1000 heures de jeu par an, fort utile pour les complexes de foot à 5, les city-stade et les zones de à forte densité de joueurs comme l'ïle de France et ses plus de 200.000 licenciés). 

« On veut avoir le cout initial de ces terrains, le cout réel de l’entretien, l’espérance de vie réelle... on veut une analyse coûts-bénéfices-risques », demande Bassani-Pillot, qui précise qu'« évidemment, si on doit supprimer ces terrains, ce sera un processus qui prendra du temps. On ne pourra pas arracher tous les tapis d'un coup d'un seul pour en mettre de nouveaux. » 

« Quoi qu'il en soit, il faut attendre la réponse de la ministre», répète Françoise Cartron, qui suggère pendant ce temps de sensibiliser aux risques que pourraient présenter ces revêtements artificiels. « Il faudrait dire aux personnes qui y jouent de porter des vêtements qui couvrent tout le corps, dire aux enfants de ne pas porter ces billes noires à leur bouche, vérifier la température au sol car on sait qu'à partir d'une certaine température cela peut se révéler toxique », propose la sénatrice de la Gironde. « Il ne s’agit pas de dire "attention, il ne faut plus du tout aller sur ces terrains" là sur le ton de la catastrophe, non. Mais prévenir les gens. C'est un peu comme pour la cigarette, au fond », illustre de son côté l'élue EELV. On imagine déjà le synthé de demain. Les mêmes ballons, les mêmes joueurs, les mêmes billes noires, et une grosse pancarte à l'entrée: JOUER TUE.