Des supporters de l'Apoel Nicosie, le 5 décembre 2011 lors d'un match de Ligue des champions.
Des supporters de l'Apoel Nicosie, le 5 décembre 2011 lors d'un match de Ligue des champions. - AFP

A Nicosie, Antoine Maes

De notre envoyé spécial à Nicosie

Quand on demande à Kim Källström, le milieu de terrain de Lyon, s’il redoute l’ambiance chypriote, le Suédois avance la force de l’habitude. «On a l’expérience des stades chauds, ça ne devrait pas nous perturber.» Qu’il comprenne bien qu’ici, l’ambiance n’est pas que chaude. C’est en fait une pure folie. Brailler pendant 90 minutes, déstabiliser l’équipe adverse, déployer des tifos monstrueux sur les quatre tribunes du GSP stadium, et en profiter pour cramer une forêt de fumigènes… «Faire du terrorisme sain», rigole Stefan, le leader des Ultras locaux.

Regroupés au sein du Pan.Sy.Fi (groupe pan-héllénique de supporters), ils forment le gros de la troupe qui sera chargée de pourrir la vie des Lyonnais pour ce huitième de finale retour de la Ligue des champions. A le voir déambuler dans les tribunes la veille du match, on se dit que ça ne doit pas être si compliqué que ça de faire rentrer 50 fumigènes dans l’enceinte chypriote. «Je ne vous dirai pas comment on fait, ni même comment on a fait à l’aller à Gerland. Mais moi, ça fait dix ans que je n’ai pas vu un match. Parce que je suis dos au terrain pour faire vivre le groupe», poursuit cet architecte de 36 ans, de père grec et de mère française. Jusque-là, rien d’anormal au pays des Ultras. 

«Quand vous faites 28 mois de service militaire où on vous dit de tirer dès que vous voyez un Turc, c’est comme un lavage de cerveau» 

Là où l’affaire se corse, c’est quand la politique entre en tribune. Et pas par la petite porte. Car l’Apoel est le club des Grecs qui prônent la souveraineté hellène sur toute l’île. Dans un pays coupé en deux depuis l’invasion turque de 1974, la capitale est la dernière du monde à être séparée par un mur, bien que lardé de trois points de passage. «Je ne suis jamais allé de l’autre côté et je n’irai que le jour ou le dernier drapeau turc arrêtera d’y flotter», reprend notre Ultra. 

De fait, si la situation se détend depuis plusieurs années, dans le sillage de l’intégration de Chypre à l’Union européenne, les revendications du Pan.Sy.Fi, elles, sont plus fortes que jamais. «Chez nous, la base de tout, plus que le club, plus que tout, c’est la Grèce. C’est un miracle de pouvoir faire passer notre message à des centaines de millions de gens grâce à la Champion’s League», reprend le leader Ultra. Encore faudrait-il que ceux-ci ne soient pas exclusivement écrits en cyrillique. Mais comme chez ces fous-furieux de l’Apoel, on célèbre les fêtes grecques, religieuses comme nationales, ça se comprend. D’autant plus quand on est biberonné à la haine du croissant. «Quand vous faites 28 mois de service militaire où on vous dit de tirer dès que vous voyez un Turc, c’est comme un lavage de cerveau», tente de s’expliquer le patron du Pan.Sy.Fi. 

Des t-shirts du Che avec une balle dans la tête 

Voilà qui explique beaucoup de choses, mais pas vraiment les bras tendus en plein match, et les croix gammées ou celtiques taguées sur les murs de la ville. «Le fait d’une minorité», promet Stefan. C’est que l’antagonisme avec la partie turque se double d’une guerre «civile» avec l’équipe de l’Omonia, l’autre pensionnaire du GSP Stadium. Ceux-là sont des militants de l’ultra-gauche, qui ont quitté l’Apoel en 1948 pour fonder leur propre club. Et qui prônent le rapprochement avec les Turcs. Remarquez que ce ne sont pas des saints non plus. Lundi soir, ils ont envahi la pelouse, agressé un joueur adverse et saccagé un virage pour finir par provoquer 30.000 euros de dégâts. «Juste pour nous empêcher de jouer», jure Stefan. Les «gauchistes» sont accusés d’être soutenus par le pouvoir et de provoquer des bagarres avec les «souverainistes» du Pan.Sy.Fi. Qui le leur rendent bien en vendant sur Internet des t-shirts de Che Guavara… avec  une balle dans la tête. 

Quand on résume la situation à Stefan, on lui dit avoir du mal à saisir qu’on puisse se battre contre ses compatriotes et contre les Turcs en même temps. «Quand on y pense, c’est ridicule», convient-il. Mais en attendant que ça se tasse, ça met un foutoir d’enfer dans les tribunes à chaque match de l’Apoel.

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